Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme y respire pour la science et pour la vertu; mais cherchez bien, et vous trouverez l'humour qui se cache et rit en un coin: c'est dans la signature de la lettre, datée du pays d'Utopie. De même, dans les chapitres sur l'éducation,—chapitres si judicieux qu'ils ont servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet, jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme de l'Université,—Rabelais a le bon goût de chasser doucement le sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs d'autruche».

Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité, la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant le sens du Pantagruel, veulent y voir tantôt une satire de la société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité de l'humour, l'impuissance particulière de la raison française à comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces pygmées? Rabelais se moque bien de cela[5]!

C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus grand des humoristes soit né en France, pays où l'humour est si rare.

Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins complets. Le fond de l'humour étant, en somme, le sentiment que tout est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en possède une certaine dose. Une histoire de l'humour en France serait un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni même en tracer le plan général; je ne veux que citer quelques noms ça et là.

Le génie de Villon, au XVe siècle, a été résumé par un érudit dans une phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle contient les termes mêmes de notre dernière définition de l'humour. «Dans les vers de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon, la bouffonnerie se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la tristesse à la débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; le sentiment du néant des choses et des êtres est mêlé d'un burlesque soudain qui en augmente l'effect.»

Au XVIIe siècle, l'humour de Pascal, désespéré, battu des flots, est venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité contre la tempête et toujours plein d'une tragique agitation.

Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste, s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même par l'idée anéantissante». Ses romans, Micromégas surtout et Candide, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et du simple persiflage, et qui appartiennent à l'humour ou du moins à la haute ironie.—De tous les écrivains de notre littérature, le plus étranger à toute espèce d'humour est certainement Buffon. Dans son discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'humour, nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et rendraient ridicule le sublime lui-même.

Napoléon Ier, dans un autre genre et sur une autre scène, était, lui aussi, totalement dépourvu d'humour. «On ne trouverait pas dans sa vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule de ces philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un César ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire ... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien, il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette suprême grandeur de l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir bien joué le drame de la vie[6]». Mme de Rémusat raconte dans ses Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de gravité. «C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il, que celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.»


La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant qu'ils possèdent la moitié, le quart ou les deux cinquièmes de l'humour.