Il nous reste à examiner l'humour dans Shakespeare et dans Molière, à chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure ils le sont.—Un mot d'abord sur Aristophane.
Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de l'art classique en général, l'humour s'est cependant glissé dans l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la distingue à tous les points de vue.
Dans la comédie de la Paix, Trygée, traversant les airs à cheval sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'humour, et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La forme générale en est humoristique par le décousu de la composition, par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu et l'accessoire; par la parabase elle-même, intervention directe et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du lyrisme le plus pur et le plus éclatant.
Mais, à considérer d'autres choses plus importantes—l'inspiration habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref le fond de son théâtre et de sa pensée—Aristophane m'apparaît comme le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre Socrate ne fait pas honneur à la portée de son esprit aux yeux de la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'humour. Il est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine.
Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des Oiseaux. Cette comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes, devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus gracieux ni de plus hardi.
Dans les champs libres de l'air, les oiseaux imaginent de bâtir une ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets, dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les oiseaux» elle s'écrie:
«Je suis immortelle!
—Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi! l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol?