APPENDICE[1]
UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE
LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON
Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement qu'on peut appeler homéopathique, quoique ce terme date d'une époque postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est probablement la raison pour laquelle elle plaît davantage à notre goût français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de prosaïsme parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon.
La comédie de la Méchante Femme mise à la raison parut pour la première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître trop bien la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le texte.
La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même.
Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui présentera un bassin d'argent rempli d'eau de rose, avec du linge damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?» Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie, et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur.
Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie devant son homme.
En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect Votre Seigneurie, Votre Honneur, lui offrent du vin d'Espagne, des conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni Votre Honneur ni Votre Seigneurie: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi des conserves de bœuf.—Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!—Quoi! vous voulez donc me faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance, cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket, la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son compte pour quatorze sous de petite bière...—Oh! voilà ce qui désole Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin, voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord, souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.»
Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!—Oh! que nous sommes joyeux de voir votre raison revenue. Voilà quinze ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.—Quinze ans! ma foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce temps?—Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous appeliez Marianne!—Oui, la fille du cabaret.—Allons donc, Milord; vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf, Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont jamais existé et qu'on n'a jamais vus.—Eh bien, que Dieu soit loué de mon heureux rétablissement!»