L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité du rêve.

«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons; on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La moitié de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous éveillons à la mort.»

Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective.

Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours, huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil, à la porte du cabaret de Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire.

Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel. Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point aux éditions plus anciennes.

C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie, dont je vais maintenant faire l'analyse, de la Méchante Femme mise à la raison. L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans l'esprit de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la réalité et du rêve.


Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles: l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait Katharina the shrew, c'est-à-dire Catherine la mégère, Katharina the curst, c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes eût été trop faible à lui seul, Katharina the curst shrew, Catherine la mégère exécrable. La cadette, Blanche, Bianca, était un ange, et plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait de la diablesse.

«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma permission de la mettre en ménage...—En ménage! dites donc à la ménagerie[2]... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.»

Les prétendants à la main de Bianca désespéraient de découvrir un homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio, gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement.