«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu, et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.—Seigneur Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez sur moi pour vivre heureux.»
Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent est plus précieux que toutes les choses du monde[3];» mais bien d'autres très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage. Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie aussi choquante.
Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une femme qui ne manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut, mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui, méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.—Silence, Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa demande.
Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur. Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette, gronde l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio entre.
«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse?
—J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine.
—Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa manche. Procédez méthodiquement.»
Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue:
«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge que j'ai entendu faire d'elle si souvent.»
Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin.