En s'exprimant ainsi, M. Guizot avait évidemment voulu permettre à la gauche de se montrer dynastique sans crainte de paraître ministérielle. C'était sa façon de seconder le travail qu'il savait être fait dans le sein de l'opposition pour amener le vote presque unanime du projet. Cependant, aussitôt après le ministre, l'un des députés qui avaient pris part à la conférence chez M. Thiers, M. de Tocqueville, se leva pour combattre l'application du principe héréditaire à la régence. À son avis, le système monarchique, excellent en général, était faible en un point: c'est que la royauté pouvait tomber aux mains d'un enfant; à côté de ce hasard qui donnait un roi incapable de régner, l'orateur se refusait à placer un autre hasard qui pouvait donner un régent incapable de le suppléer. Ce discours était-il le signe que la gauche renonçait à tenir l'engagement pris envers M. Thiers? On se rassurait par la pensée que M. de Tocqueville était un indépendant, se décidant par soi-même, entraînant peu de voix avec lui et systématiquement rebelle à l'influence, selon lui néfaste, de l'ancien ministre du 1er mars. Un seul homme avait vraiment qualité pour parler au nom de la gauche, c'était M. Odilon Barrot; or il se taisait.
Le 19 août, la discussion continua. Plusieurs orateurs furent d'abord entendus, entre autres M. Passy, M. Berryer, M. Villemain, qui ajoutèrent à l'éclat du débat, sans y apporter rien de bien nouveau. Cette seconde journée touchait à son terme, quand M. Odilon Barrot parut à la tribune. M. Thiers en ressentit quelque déplaisir; il eût préféré que l'orateur de la gauche persistât dans son silence; toutefois, il ne s'inquiéta pas autrement, comptant, suivant la promesse faite, que, si le discours commençait par appuyer la régence élective, il finirait du moins par conclure au vote de la loi. Aussi, à M. Duvergier de Hauranne qui lui demandait s'il userait de son tour de parole pour y répondre: «Non, dit-il, j'aime mieux qu'un autre s'en charge; je ne veux pas me trouver en contradiction avec Barrot[100].» Ce dernier, après quelques protestations de fidélité à la «dynastie nationale», prit vivement à partie le principe même du projet, cette régence de droit «fondée sur le hasard aveugle de la naissance», cette «nouvelle légitimité» qu'on prétendait «ajouter à la Charte». «Vous voulez faire aujourd'hui, dit-il, ce que vous n'avez pas voulu faire en 1830, alors que vous étiez investi d'un pouvoir constituant que vous n'avez plus. Aujourd'hui que nous sommes rentrés dans les limites de nos attributions définies par la Charte, je vous conteste le droit d'y ajouter une institution héréditaire pour la régence et de dépouiller vos successeurs du droit d'y pourvoir selon les nécessités du temps.» M. Thiers, attentif sur son banc, s'étonnait de voir l'orateur s'engager ainsi à fond; il s'en étonnait sans douter de l'exécution de l'engagement pris: «Barrot, disait-il à M. Duvergier de Hauranne, qui était venu s'asseoir à côté de lui, Barrot s'avance beaucoup. Il a tort. Je ne sais pas comment, après tout cela, il va revenir à voter pour la loi[101].» Cependant l'orateur, soutenu, poussé par les applaudissements de la gauche, poursuivait son discours, développant, avec une énergie croissante et non sans talent, les arguments déjà présentés en faveur de la régence élective par M. de Lamartine et M. de Tocqueville. Enfin, à la stupéfaction de M. Thiers, il termina par cette déclaration: «Certes, notre opinion personnelle sur les avantages qu'il y aurait à déférer la régence à la mère du roi mineur est bien arrêtée... Il serait plus facile de traverser les mauvais jours, alors que la faiblesse d'un enfant et d'une femme aurait pour appui la générosité de la nation, qu'avec ce que l'un de vous appelait une régence à cheval. Cette conviction est profonde chez moi. Eh bien! j'en aurais fait le sacrifice; j'aurais voté avec vous pour telle ou telle désignation personnelle et actuelle que du moins nous avions pu préalablement juger et apprécier. Mais vous ne voulez pas de cette appréciation libre et intelligente... Vous voulez créer un droit pour l'inconnu... Vous voulez faire ce qui n'a jamais été fait, poser des règles absolues, aveugles comme le hasard! Bien loin d'apporter une force à la dynastie de Juillet, c'est un danger que vous créez pour elle, et c'est ce que nous ne pouvons vous accorder.» (Vive approbation à gauche.)
Que s'était-il donc passé, pour que M. Odilon Barrot fît ainsi le contraire de ce qu'il avait promis à M. Thiers? La veille, la gauche avait été vivement agitée par le discours de M. de Lamartine, d'autant que celui-ci avait habilement flatté ses préventions, éveillé ses jalousies, en faisant deux parts de l'opposition: d'un côté, les intrigants et les ambitieux, c'est-à-dire M. Thiers; de l'autre, les honnêtes gens et les hommes de principes, c'est-à-dire M. Odilon Barrot. Dans la nuit, quelques députés de ce parti, M. de Tocqueville en tête, étaient venus trouver M. Barrot pour lui signifier qu'il eût à changer d'allure et à se séparer de M. Thiers en défendant l'amendement à outrance. Après une courte résistance, M. Barrot avait fini par céder. Seulement, embarrassé de sa situation, il n'avait pas osé prévenir M. Thiers. Celui-ci sortit de la séance d'autant plus irrité qu'il était plus surpris. «Ce que vient de faire Barrot est indigne, disait-il à M. Duvergier de Hauranne et à M. de Rémusat. Je sais combien il est faible et je ne lui en veux pas. Mais j'en veux à ceux qui l'ont poussé et qui l'ont ainsi conduit à rompre, même sans m'en avertir, une convention faite entre nous. Croyez-moi, mes amis, nous nous sommes trompés; il n'y a rien à faire avec ces gens-là.» Vainement M. Duvergier de Hauranne, effrayé de la portée de cette dernière phrase, faisait-il observer «qu'un mauvais procédé ne devait pas faire légèrement abandonner un plan de conduite adopté depuis deux ans»; son chef, tout entier à son ressentiment, ne l'écoutait pas[102].
Sans connaître ces détails, les divers partis attendaient avec curiosité la troisième journée du débat, se demandant ce qu'allait faire M. Thiers. Le discours de M. Barrot n'avait pas mis sérieusement en péril l'adoption de la loi; mais ce qui demeurait douteux et ce qui pouvait dépendre de l'attitude du chef du centre gauche, c'était le chiffre plus ou moins élevé de la majorité. Et puis, chacun sentait que les conséquences de cet incident pouvaient dépasser la loi en discussion et modifier la situation des partis. Aussi, dans la soirée, tandis qu'à gauche on envoyait une ambassade à M. Thiers pour connaître ses intentions[103], le Roi, qui suivait attentivement toutes les phases du débat, écrivait à M. Guizot: «Dieu veuille que Thiers parle demain et parle bien!» Louis-Philippe insistait d'ailleurs sur la nécessité d'en finir. «Ce qui me paraît essentiel, disait-il, c'est que vous tâchiez de tout enlever rapidement... La séance commençant à midi, si vous êtes en nombre dès le début, vous devez pouvoir prendre le pas accéléré. La Chambre est pressée; elle est française et s'animera si on lui sonne la charge; mais les troupes sont molles, quand les généraux sont timides. Grâces à Dieu, vous ne l'êtes pas, et j'attendrai la victoire avec bonne confiance[104].»
Le lendemain, 20 août, au début de la séance, M. Thiers paraît à la tribune. Il est pâle, nerveux, agité des suites d'une nuit d'insomnie. La Chambre entière est muette d'attention. Les premiers mots de l'orateur sont pour déclarer «qu'il ne s'est jamais senti dans une situation plus pénible, plus délicate». «La Chambre, dit-il, sait que, depuis deux années, je siège sur les bancs de l'opposition. Je suis l'adversaire du cabinet; des souvenirs pénibles m'en séparent, et je crois qu'il y a même mieux que des souvenirs pour m'en séparer; il y a des intérêts du pays, peut-être mal compris par moi, mais des intérêts vivement sentis. Je suis donc l'adversaire du cabinet... Malgré cela, malgré cet intérêt très grave de ma position, je viens appuyer aujourd'hui le gouvernement; je viens combattre l'opposition... Je suis profondément monarchique. Rappelez-vous ce que certains hommes m'ont reproché, ce que je ne me reprocherai jamais, d'avoir voté pour l'hérédité de la pairie... Cela doit vous dire à quel point je suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet intérêt de la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoi qu'il arrive; fussé-je seul, entendez-vous?» Il rappelle ensuite qu'avec ses amis il avait décidé, dès le premier jour, de «voter la loi sans modification», considérant que «le principal devoir était non de renverser les ministres, mais de consolider la monarchie». «Quoi! s'écrie-t-il, parce qu'un instant, sous la parole d'un homme que j'ai appelé, que j'appelle encore mon ami, parole éloquente, sincère, certaines convictions ont flotté hier, certaines conduites ont changé, j'irais déserter ce qui m'a paru une conduite sage, politique, honorable, bien calculée dans l'intérêt de l'opposition... Non, fussé-je seul, je persisterais à soutenir la loi telle qu'elle est, sans modification, sans amendement.»
Après ce préliminaire, M. Thiers aborde la discussion du projet, déclarant «qu'il ne veut pas faire un discours, mais un acte». Tout d'abord, il rencontre sur son chemin la thèse du pouvoir constituant, développée par M. Ledru-Rollin et à laquelle M. Odilon Barrot avait à demi sacrifié: il ne la ménage pas. «J'en ai parlé dans mon bureau, dit-il, avec peu de respect, et je m'en excuse. Mais savez-vous pourquoi j'ai montré pour le pouvoir constituant si peu de respect? C'est qu'en effet, je ne le respecte pas du tout. Le pouvoir constituant a existé, je le sais; il a existé à plusieurs époques de notre histoire; il a joué un triste rôle. Il a été, dans les assemblées primaires, à la suite des factions. Sous le Consulat et sous l'Empire, il a été au service d'un grand homme. Sous la Restauration, il s'est caché sous l'article 14 de la Charte. Ne dites pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires de Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces misérables comédies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le pouvoir constituant.» L'orateur combat ensuite la thèse de la régence élective et de la régence féminine, avec sa verve abondante et rapide, ingénieuse et lucide. Et surtout, s'élevant au-dessus de la loi, non sans laisser voir son impatience et son dédain, il adresse de haut à l'opposition une leçon de conduite monarchique et gouvernementale. «Je ne veux calomnier personne, dit-il; j'ai été de l'opposition; j'ai été calomnié, comme on l'est souvent quand on contrarie le pouvoir établi, et je ne donnerai pas l'exemple de calomnier l'esprit des autres. Mais il faut s'expliquer. Il y a deux manières d'adhérer à la Charte: les gens soumis aux lois y adhèrent parce qu'elle est écrite; il y a une seconde manière d'y adhérer, c'est d'y adhérer de conviction, parce qu'on la croit excellente. Je suis de ceux qui y adhèrent ainsi. Pour moi, quand la Charte a institué la royauté comme nous l'avons, en lui donnant une masse de pouvoirs énorme, l'unité du pouvoir exécutif, le droit de paix et de guerre, le commandement des armées, le droit d'administrer, tout ce qui compose le gouvernement, tous les pouvoirs enfin; quand elle lui a donné l'inviolabilité, quand elle lui a donné l'hérédité, l'hérédité du prince capable au prince incapable, ce n'est pas un présent qu'elle a fait à la royauté... Ce n'est pas pour elle que ces pouvoirs lui ont été donnés, c'est pour vous, pour la grandeur du pays, pour sa force. Il n'y a dans tout cela rien pour la royauté, rien que la majesté, que l'amour du pays et ses hommages quand elle les a mérités.» (Marques d'approbation au centre.) M. Thiers n'est pas dès lors effrayé de donner à un régent, nécessairement plus faible, les pouvoirs qu'il a donnés à un roi. Il s'indigne d'ailleurs, comme partisan du gouvernement parlementaire, contre ceux qui, pour faire prévaloir ce gouvernement, veulent faire le régent faible. «Savez-vous, dit-il, pourquoi en Angleterre le gouvernement représentatif a tant de réalité? C'est parce que la royauté est forte et respectée... Chez nous, savez-vous ce qui fait qu'on résiste au gouvernement parlementaire? C'est qu'on nous dit que la royauté est faible... Eh bien, je fais appel aux vrais amis du gouvernement parlementaire; je leur donne rendez-vous; savez-vous où? à la défense de la royauté.» (Très bien! très bien!)
Le centre, surpris et charmé, applaudit pour remercier M. Thiers et aussi pour le compromettre. La gauche frémit; heurtée dans ses préjugés, blessée dans son amour-propre, sentant derrière ces paroles l'amertume du blâme ou la pointe de l'épigramme, elle éclate parfois en murmures et en interruptions. Mais l'orateur est lancé; loin de se laisser intimider, il riposte durement: «Messieurs, permettez-moi d'exprimer ma conviction. Je n'ai donné mes convictions à qui que ce soit, entendez-le bien! Je n'ai humilié ma pensée devant personne, entendez-vous? Je ne veux irriter personne, mais quelle est donc cette prétention de vouloir soumettre la conviction d'un homme auquel on ne refuse pas quelques lumières, de vouloir la soumettre à tout ce qu'on pense, à tout ce qu'on préfère?» Reprenant ensuite ses leçons: «L'opposition bien conduite, dit-il, savez-vous ce qu'elle doit faire? Au lieu de faire ce qu'ont fait toutes les oppositions depuis cinquante ans, au lieu de se détacher vite et vite des gouvernements qui ne réalisaient pas leurs espérances, pour courir à de nouveaux gouvernements qui ne les réalisaient pas davantage, savez-vous ce que doit faire une opposition sage? Au lieu de se décourager, de se retirer, elle doit s'appliquer davantage à corriger le gouvernement existant... On améliore, on redresse, on ne déserte pas un gouvernement, et le seul moyen de l'améliorer, c'est de lui prouver que les conseils qu'on lui adresse sont des conseils, non pas d'amis douteux, mais d'amis certains.» M. Thiers se pique d'être de ces «amis certains» du gouvernement de 1830, et voici la preuve qu'il en donne: «C'est que, malgré quelques divergences d'opinions, quelques mécontentements personnels, je n'ai pas cessé, entendez-vous? de repousser les autres gouvernements qui pouvaient s'élever à sa place; c'est que, pour moi, derrière le gouvernement de Juillet, il y a la contre-révolution, et que, devant, il y a l'anarchie.» Puis, après avoir parlé de la contre-révolution: «Voilà pour ce qui est derrière. Quant à ce qui est en avant, c'est-à-dire la prétendue république, je croyais, en 1830, et je crois encore aujourd'hui, que ce qui est en avant est incapable de se gouverner soi-même et de gouverner le pays. (Murmures à gauche.) J'ai cru et je crois encore qu'en avant il n'y avait que l'anarchie, et voici ce que j'appelle l'anarchie: des hommes incapables de s'entendre pour faire un gouvernement, de maintenir l'ordre dans un pays, et de faire autre chose que ce qu'ils ont fait il y a quarante ans, peut-être avec la gloire de moins. (Sensation.) Voilà ce que je croyais en 1830, et, permettez-moi de le dire, ce qui s'est passé depuis n'a pas contribué à me faire changer d'opinion.» Enfin, l'orateur, se résumant, termine ainsi: «Je ne vois que la contre-révolution derrière notre gouvernement; en avant, je vois un abîme; je reste sur le terrain où la Charte nous a placés. Je conjure mes amis de venir faire sur ce terrain un travail d'hommes qui savent édifier, et non pas un travail d'hommes qui ne savent que démolir. Les paroles que je viens de dire m'ont coûté; elles m'ont coûté beaucoup; elles me coûteront encore en descendant de cette tribune. Mais je me suis promis, à toutes les époques de ma vie, et j'espère que je tiendrai parole, de ne jamais humilier ma raison devant aucun pouvoir, quel qu'il fût, quelle que fût son origine, et de marcher toujours, le front haut, comme doit faire un homme qui a eu le courage jusqu'au bout de dire à tout le monde sa pensée, quelque désagréable qu'elle pût être.»
Sur ces paroles, M. Thiers descend de la tribune, fort ému lui-même et laissant l'assemblée dans une extrême agitation. Rarement discours a produit une impression aussi vive[105]. Les partisans de la loi n'ont plus qu'à hâter le scrutin. Il leur faut cependant laisser le rapporteur, M. Dupin, résumer la discussion et faire, avec une précision vigoureuse, une dernière réponse aux objections. Enfin, voici l'heure de mettre aux voix les deux amendements établissant la régence élective et la régence féminine. À ce moment, M. Dufaure se précipite à la tribune, et, se tournant vers M. Barrot, il adjure la gauche, en quelques paroles chaleureuses, de se joindre à la majorité, une fois les amendements repoussés, et de voter avec elle la loi. M. Barrot refuse avec une obstination solennelle. On procède au vote: les deux amendements sont rejetés par assis et levé, et l'ensemble de la loi est adopté par 310 voix contre 94. Ce n'est pas l'unanimité qu'on avait un moment rêvée, mais le succès en est presque plus complet. La minorité est trop faible pour avoir en rien diminué l'autorité de la loi, et la gauche n'a fait de tort qu'à elle-même.
Le surlendemain, le projet était porté à la Chambre des pairs. Le rapport y fut fait par le duc de Broglie, vrai chef-d'œuvre du genre, substantiel et rapide, donnant de la loi le commentaire le plus élevé et la justification la plus décisive. La discussion, qui s'engagea et se termina le 29 août, n'eut ni l'éclat ni l'ampleur de celle du Palais-Bourbon. On se hâta de passer au vote, et la loi fut adoptée par 163 voix contre 14. Les Chambres se séparèrent aussitôt, et la session fut prorogée au 9 janvier 1843.