Le gouvernement pouvait se féliciter de la session d'août 1842. Sans doute, pour qui réfléchissait, la blessure profonde faite le 13 juillet à la monarchie n'était pas guérie; le grand vide laissé par la mort du duc d'Orléans était de ceux que l'on ne comble point par des mesures législatives. Mais enfin, tout ce qui pouvait être fait l'avait été. La loi de régence venait d'être votée, telle que le Roi la désirait, à une immense majorité et après une belle discussion. Dans le pays comme dans la Chambre, le sentiment monarchique s'était manifesté avec une vivacité et une étendue qui avaient surpris les amis du régime eux-mêmes. Sous le coup d'un affreux malheur, aux prises avec une crise redoutable, la royauté de Juillet était apparue plus forte et la France plus sage qu'on n'eût pu s'y attendre. Les gouvernements étrangers, qui avaient douté de cette force et de cette sagesse, étaient amenés à les reconnaître[106].

Bien que la question ministérielle eût été, d'un commun accord, systématiquement écartée des débats et renvoyée à plus tard, le succès de la session profitait au cabinet et semblait raffermir son crédit que le résultat équivoque des élections avait ébranlé. On en était frappé même au loin: M. de Metternich trouvait que «la situation générale se prononçait d'une manière favorable à M. Guizot», et que celui-ci avait «de bien grandes chances de fonder ce ministère de durée» dont la France avait un «véritable besoin[107]». D'ailleurs, on ne pouvait contester que l'opposition, sortie si confiante, si arrogante, du scrutin du 9 juillet, ne fût singulièrement affaiblie par la rupture entre M. Thiers et M. Odilon Barrot. Depuis la scène de tribune où cette scission s'était produite avec tant d'éclat, la presse s'en était emparée et l'avait rendue plus profonde encore, en en faisant la querelle non plus de deux hommes, mais de deux groupes. Entre les journaux de la gauche et ceux du centre gauche, ce n'étaient que récriminations amères. Vainement l'un d'eux, le Courrier français, éclairé par la satisfaction ironique avec laquelle le Journal des Débats faisait écho à ces polémiques et signalait le désarroi dont elles étaient la preuve, rappelait-il à l'opposition que «les partis doivent laver leur linge sale en famille», les ressentiments l'emportaient sur ces conseils, et ce même Courrier français était réduit à s'écrier tristement: «Hier encore, l'opposition touchait au but,... le programme était arrêté, les hommes étaient d'accord, les postes assignés, et il ne restait plus qu'à laisser couler nos opinions dans le lit qu'on leur avait creusé. Faut-il renoncer à ces plans de campagne? Le vote qui a constitué la régence a-t-il détruit et dispersé en même temps l'armée parlementaire qui devait faire la puissance du nouveau règne?»

C'est que derrière l'incident de tribune, origine de tout ce bruit, il y avait plus qu'une dissidence sur une loi particulière. On avait pu s'en rendre compte à la vivacité et surtout à la généralité des remontrances adressées en cette occasion par M. Thiers à la gauche. Ces remontrances n'avaient-elles pas tout de suite dépassé le point spécial en discussion, pour porter sur la conduite entière du parti, sur sa façon de comprendre l'opposition et le gouvernement? Au fond, M. Thiers et la gauche avaient des idées et des habitudes absolument différentes. La gauche, doctrinaire à sa façon, faisait grand étalage de ses principes et se croyait tenue de poursuivre l'application de toutes les théories de l'école libérale, dût-elle pour cela désorganiser le gouvernement. M. Thiers, homme de tactique plus que de principes, ne croyant qu'aux faits, fort ingénieux à imaginer les expédients et habile à s'en servir, se moquait des théories et des théoriciens; imbu de la tradition napoléonienne, ses préférences naturelles étaient pour un gouvernement fort, avec une armée très nombreuse et une administration très centralisée; il disait de lui-même, en un jour de franchise, qu'il «n'était pas libéral»; homme de pouvoir sinon d'autorité, il ne s'intéressait guère, en fait de libertés, qu'à ces libertés de la tribune ou de la presse qui pouvaient lui servir à s'emparer du ministère ou à se venger de ceux qui l'y avaient remplacé. Les députés de la gauche ne se maintenaient dans la faveur de leurs partisans et n'empêchaient les plus avancés de les supplanter qu'en professant des opinions violentes et déraisonnables; M. Thiers, au contraire, avait souci de demeurer un ministre possible. À gauche, si l'on sentait de quel avantage était le concours d'un si merveilleux orateur, les ambitieux jalousaient sa prépotence, et les «purs» le soupçonnaient d'intrigue; M. Thiers, de son côté, tout en usant de la gauche, s'inquiétait souvent de ses doctrines et surtout était agacé de ce qu'il appelait sa sottise. Ce sont toutes ces divergences, toutes ces antipathies qui, longtemps contenues et dominées par une passion plus forte, venaient enfin de faire explosion. Et quand, dans la soirée du 19 août, s'épanchant avec M. Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, M. Thiers laissait échapper cette parole significative que nous avons déjà citée: «Croyez-moi, mes amis, nous nous sommes trompés, il n'y a rien à faire avec ces gens-là», il faisait allusion, non pas seulement à l'incident de la loi de régence, mais à des griefs qui, pendant deux ans, s'étaient accumulés et aigris dans son esprit.

Cette division semblait délivrer le ministère du risque d'être mis en minorité par la coalition de la gauche et du centre gauche. Était-ce pour l'exposer à un danger plus proche? Plusieurs le pensaient. Au premier moment, le sentiment général fut même que cette évolution de l'ancien ministre du 1er mars cachait une manœuvre pour se rapprocher personnellement du pouvoir, et l'on se demandait si M. Guizot ne courait pas plus de risque d'être supplanté par M. Thiers, rentré dans les bonnes grâces du Roi, que d'être renversé par M. Thiers, chef de l'opposition. «M. Thiers, écrivait M. Rossi dans la chronique politique de la Revue des Deux Mondes, n'est plus le candidat de la coalition, c'est un ministre du 11 octobre qui se trouve en disponibilité; le ministère peut en redouter le secours plus qu'il n'en redoutait les attaques.» À gauche, le Siècle disait avec une méfiance non déguisée: «M. Thiers ne souffrira pas qu'on le soupçonne un seul jour de s'être baissé pour recevoir l'héritage souillé du ministre des défections.» Du bord opposé, le Journal des Débats, tout en rendant hommage au discours du 20 août, déclarait, d'un ton gêné, qu'il ne voulait pas examiner si ce discours couvrait quelque manœuvre[108]. M. Thiers se défendait, il est vrai, de toute arrière-pensée de ce genre, et, dès le 22 août, il faisait dire par le Constitutionnel: «On prétend que M. Thiers a agi en vue du pouvoir... Nous répondrons qu'il ne songe pas à prendre le pouvoir... Il s'est déterminé par des raisons plus hautes et plus profondes; il a vu l'intérêt de la dynastie, l'intérêt du pays; il s'est souvenu de 1830.» D'ailleurs, pour que la manœuvre pût réussir, il eût fallu la complicité du Roi: or rien ne permettait à l'ancien ministre du 1er mars de compter sur cette complicité. On racontait alors, chez le duc de Broglie, que M. Thiers, après son discours, s'était rendu aux Tuileries pour y recevoir les compliments auxquels il avait droit; le Roi les fit très chauds, très abondants; seulement il ajouta: «Maintenant, il faut soutenir mon cabinet[109].» Ce n'était probablement pas ce qu'attendait son visiteur.

Si le ministère avait lieu d'être satisfait de la session d'août, le public, de son côté, en était sorti plus rassuré. Trop peu réfléchi pour se demander si le péril, apparu comme à la lueur d'un coup de foudre dans la journée du 13 juillet, était écarté définitivement ou s'il n'était que provisoirement masqué, il constatait que les difficultés immédiates avaient été surmontées sans crise et sans désordre. La rue notamment avait été d'une tranquillité remarquable. Sans doute, en pénétrant alors dans les dessous du parti républicain, on eût découvert qu'aussitôt après la mort du duc d'Orléans, quelques meneurs révolutionnaires, M. Flocon en tête, s'étaient réunis; prenant en considération que «la transmission du trône, jusqu'alors rendue facile par certaines qualités du prince héritier, était désormais soumise aux difficultés d'une régence», ils avaient décidé de prendre les armes à la mort du Roi; ils avaient même tenté de s'organiser dans cette vue; mais cette organisation n'était pas bien sérieuse, et, en tout cas, pour le moment, rien ne bougea[110]. Cette immobilité suffisait pour que le public, sans s'inquiéter autrement des éventualités lointaines, ne pensât plus qu'à ses affaires. Celles-ci étaient alors très prospères. Commerce, industrie, chemins de fer, spéculations de tout genre, partout une activité qui souvent même dégénérait en fièvre. Les tableaux des revenus indirects, les états des douanes et de la navigation, toutes les statistiques témoignaient de ce grand développement économique. Le pays en jouissait et paraissait s'en occuper beaucoup plus que de la politique, dont il se montrait assez las. M. Rossi écrivait à ce propos: «Toujours dominé par ses préoccupations matérielles, ne songeant qu'à ses spéculations, à ses affaires, le public n'a pas de goût en ce moment pour la politique; il n'a pas de temps à lui donner; disons mieux, il ne l'aime guère, il s'en défie[111].» «L'époque est au calme, disait le Journal des Débats le 29 septembre 1842; le pays jouit d'une tranquillité parfaite. On souffre de la peine que se donnent les journaux de l'opposition pour ranimer une discussion haletante et épuisée.» Le même jour, M. de Barante écrivait au comte Bresson: «Les factions sont étonnées de la manière dont cette crise s'est passée. À aucun moment je ne les ai vues en si petite espérance. Il y a une volonté de repos et de durée si universelle et si ardente que chacun paraît craindre de se compromettre et de se nuire en témoignant quelque vivacité d'opinion... Le parti conservateur est en situation bonne et croissante[112].» À la date du 9 octobre, nous trouvons encore dans une lettre adressée par le même M. de Barante à M. Guizot: «Le calme dont nous jouissons continue et semble prendre un caractère naturel et plus que transitoire. Je ne me souviens guère d'avoir vu un moment où il y eût tant de repos dans les esprits, je dirais presque de sécurité pour le lendemain[113]

CHAPITRE III
LE MINISTÈRE DURE ET S'AFFERMIT
(Septembre 1842-septembre 1843.)

I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il obtient à Londres la clôture du protocole relatif à la ratification de la convention du 20 décembre 1841.—II. Négociations pour l'union douanière avec la Belgique. Résistances des industriels français. Opposition des puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces difficultés, le gouvernement renonce à ce projet.—III. Ouverture de la session de 1843. Silence de M. Thiers. M. de Lamartine passe à l'opposition. Son rôle politique depuis 1830, et comment il a été amené à se déclarer l'adversaire du gouvernement.—IV. Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur les affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des pairs. À la Chambre des députés, le projet d'adresse demande la revision des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot n'ose le combattre, mais se réserve de choisir le moment d'ouvrir les négociations. Vote dont chaque parti prétend s'attribuer l'avantage.—V. La loi des fonds secrets. Intrigues du tiers parti. Succès du ministère.—VI. La difficulté diplomatique de la question du droit de visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M. de Metternich.—VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent. L'Angleterre n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de M. de Salvandy.—VIII. La question du mariage de la reine Isabelle. Le gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur est fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude du gouvernement anglais.—IX. La reine Victoria se décide à venir à Eu. Le débarquement et le séjour. Conversations politiques sur le droit de visite et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la reine Victoria et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à l'étranger. Bonne situation du ministère du 29 octobre.

I

Le calme, l'espèce d'immobilité politique qui, dans les derniers mois de 1842, avaient succédé aux grandes émotions de la session d'août, ne pouvaient faire oublier à M. Guizot qu'il se retrouverait, le 9 janvier 1843, en face de la nouvelle Chambre, et que, cette fois, la question de confiance, jusqu'alors ajournée, serait nettement posée. Sans doute, le temps profitait au cabinet, et, comme l'écrivait M. de Barante, «chaque journée passée tranquillement lui donnait des chances meilleures»; sans doute aussi, l'opposition était moins menaçante depuis qu'elle était divisée: c'étaient les bonnes chances. Les mauvaises venaient de la majorité elle-même. Celle-ci ne paraissait guère solide; on devait craindre qu'elle ne fût pas en état de résister aux surprises, aux entraînements, aux intrigues. Une défection d'ailleurs s'était déjà produite dans ses rangs: dès le lendemain des élections et après une délibération aussitôt rendue publique, M. Dufaure et ses amis avaient décidé de ne plus accorder leur appui au ministère; sans eux, aurait-on encore une majorité? Il y avait là des périls, tout au moins des difficultés, dont M. Guizot avait sujet de se préoccuper et contre lesquelles il devait travailler à se prémunir.

Son premier soin fut de chercher à combler le vide fait par la défection du groupe Dufaure, au moyen de ce qu'on appelait «les conquêtes individuelles». Ce n'était certes pas le plus beau côté du régime parlementaire. Des politesses, des caresses aux amours-propres, au besoin des places, des faveurs administratives ou même des avantages plus matériels encore, telles étaient les séductions employées. Par nature, M. Guizot avait peu de goût et peu d'aptitude pour une telle besogne, mais, l'ayant vu accomplir par ses prédécesseurs, il la jugeait un mal nécessaire, et il la laissait faire au-dessous de lui par son chef de cabinet, M. Génie, et à côté de lui par son collègue, M. Duchâtel. On racontait un peu plus tard, dans les salons de l'opposition, que l'un des fonctionnaires du ministère de l'intérieur, parlant du travail fait entre la session d'août 1842 et celle de janvier 1843, avait dit: «Nous avions besoin de gagner une vingtaine de voix, et nous les avons gagnées; mais elles nous ont coûté cher[114]