En même temps qu'il s'efforçait de compléter sa majorité, le ministère veillait à écarter d'avance ce qui aurait pu, au cours de la session, devenir une pierre d'achoppement. On se rappelle comment, le 19 février 1842, devant la déclaration faite par le gouvernement français qu'il n'était pas en mesure de ratifier la convention du 20 décembre précédent sur le droit de visite, les autres puissances, tout en échangeant leurs ratifications, avaient laissé le protocole ouvert pour la France. Cette mesure impliquait qu'elles ne désespéraient pas de notre ratification ultérieure. Ainsi l'avaient compris non seulement les cabinets étrangers, mais aussi le nôtre qui se flattait alors de ramener, un jour ou l'autre, l'opinion, à la convention plus ou moins modifiée. Les élections de juillet 1842, en révélant à quel point le pays était prévenu contre le droit de visite, avaient fait évanouir cet espoir. Dès lors, plus de motif pour laisser le protocole ouvert. Il importait au contraire de le fermer, ne fût-ce que pour ôter tout sujet aux malveillants de dire et aux badauds de croire que le gouvernement songeait toujours à donner sa ratification, et qu'il fallait prendre des mesures pour l'en empêcher. M. Guizot décida donc de requérir la clôture du protocole.

Cette clôture, fort raisonnable au point de vue français, ne pouvait être agréable aux autres puissances, ainsi averties qu'elles devaient renoncer définitivement à notre adhésion. Lord Aberdeen n'entra dans cette idée que fort à contre-cœur et après avoir vainement essayé de nous faire accepter quelque autre expédient. Les pourparlers portèrent ensuite sur les formes de la clôture. Plusieurs des ministres britanniques eussent voulu que, tout en prenant acte de notre refus de ratifier, on nous répliquât et qu'on le fit vivement. Lord Aberdeen leur résista. «Au fait, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, c'est moi et non pas eux qui serais responsable des suites; je ne me laisserai pas pousser[115].» Il fit donc prévaloir «la clôture sans phrases» que M. de Metternich avait proposée pour nous rendre service[116]; mais ce ne fut pas sans difficulté. «M. Guizot ni vous, disait-il à notre ambassadeur, ne saurez jamais la dixième partie des peines que cette malheureuse affaire m'a données.» De son côté, le ministre français procéda avec autant de tact que de fermeté; s'il était résolu à déclarer «sans compliments» son refus de ratifier, il tenait à éviter tout ce qui eût pu éveiller inutilement les susceptibilités anglaises; il se borna à motiver vaguement ce refus sur «les faits graves et notoires survenus à ce sujet, en France, depuis la signature de la convention». Ainsi finit-on par tomber d'accord. Le 9 novembre 1842, les plénipotentiaires d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie déclarèrent que «le protocole, jusqu'alors resté ouvert pour la France, était clos»; et, le 15, le Moniteur annonça officiellement cette clôture au public français. «Voilà un gros embarras derrière nous, écrivait M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. Mais je ne veux pas que de ce traité non ratifié, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui, une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire, conduit et dénoué cette mauvaise affaire avec une prudence et une loyauté irréprochables... Dans la forme, j'ai voulu que notre résolution, une fois prise, fût franche et nette; je n'ai rien admis qui pût blesser la dignité de mon pays et de son gouvernement: c'était mon devoir. Mais, en même temps, je n'ai rien dit, accueilli, ni paru accueillir dont l'Angleterre pût se blesser. Lord Aberdeen, de son côté, a mis dans toute l'affaire beaucoup de bon vouloir et de modération persévérante. Nous étions, l'un et l'autre, dans une situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne politique. Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.»

M. Guizot venait de faire une concession nouvelle aux adversaires du droit de visite, un pas de plus dans cette sorte de retraite commencée lors de l'adresse de 1842 et continuée dans la session qui avait suivi. Il comptait bien ne pas reculer davantage. De quoi pouvait-on encore se plaindre, du moment où il ne restait absolument plus rien de la convention du 20 décembre 1841, origine malencontreuse de tout ce tapage? Le ministre, cependant, n'ignorait pas que l'opinion s'était attaquée aussi aux traités qui, en 1831 et 1833, avaient organisé pour la première fois le droit de visite; mais, sur ce point, il se montrait résolu à résister. C'était même afin d'être plus fort dans cette résistance qu'il demandait aux autres puissances de le débarrasser complètement de la convention de 1841. «Pour que nous puissions nous retrancher fermement dans les anciens traités, écrivait M. Guizot à ses ambassadeurs, il faut que les Chambres et le pays n'aient plus à s'inquiéter du nouveau.» M. de Sainte-Aulaire avait prévenu notre gouvernement qu'à Londres «le parti était pris de ne rien céder sur les traités de 1831 et de 1833». «Toute tentative de les modifier, ajoutait-il, aurait pour conséquence nécessaire et immédiate une rupture diplomatique. Ma conviction à cet égard ne s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais sur le jugement que je porte de l'ensemble de la situation.» M. Guizot répondit en affirmant de nouveau sa résolution de maintenir ces traités. «C'est la volonté bien arrêtée du cabinet, écrivait son principal confident, M. Désages, et nous en faisons une question d'honneur national[117].» Le ministre sans doute s'attendait à une lutte sur ce sujet, dans la session prochaine, mais il se flattait de l'emporter. «Plus ou moins ouvertement, écrivait-il à notre ambassadeur à Londres, on me demandera deux choses: l'une d'éluder, par des moyens indirects, l'exécution de ces conventions; l'autre d'ouvrir une négociation pour en provoquer l'abolition. Je repousserai la première au nom de la loyauté, la seconde au nom de la politique... J'exécuterai honnêtement ce qui a été promis au nom de mon pays. Quant à une négociation pour l'abolition des traités, l'Angleterre ne s'y prêterait pas; son refus entraînerait de mauvaises relations, peut-être la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Une telle faute ne se commettra pas par mes mains... Voilà mon plan de conduite. J'y rencontrerai bien des combats, bien des obstacles. Pourtant, je persévérerai, et je crois au succès.» M. Guizot se faisait illusion. Quelques semaines ne s'écouleront pas avant qu'il abandonne ces conventions que, très sincèrement, il promettait aux autres et se promettait à lui-même de défendre.

II

En travaillant ainsi à écarter les difficultés, M. Guizot ne pouvait obtenir qu'un résultat négatif. Pour l'honneur et l'affermissement du cabinet, il fallait quelque chose de plus, un acte positif, une initiative éclatante qui en imposât au public. Plus l'opinion se sentait tranquille, plus elle paraissait attendre du gouvernement la distraction de quelque nouvelle entreprise. Le Journal des Débats constatait, non sans impatience, cette disposition d'esprit et résumait ainsi le langage que l'on tenait au gouvernement: «Le pays est calme, nous l'avouons, très calme, assurément; il a conquis le repos, le bon ordre; il jouit de ce sentiment de confiance et de bien-être qu'il avait perdu depuis un demi-siècle... Eh bien, ingéniez-vous; inventez quelque chose! Ce quelque chose, nous ne vous l'indiquerons pas, par exemple... Mais prenez garde que le pays ne se fatigue du repos, qu'il ne s'ennuie. Amusez-le.» À ceux qui parlaient ainsi, la feuille ministérielle répondait que le ministère était déjà bien assez occupé avec toutes les affaires qu'il avait sur les bras: «Dieu nous garde, disait-il, des gouvernements inventeurs... Le pays est tranquille, respectons sa tranquillité[118].» Cette réponse n'était pas décisive. M. Guizot lui-même ne s'en contentait pas, et il écrivait alors à l'un de ses collaborateurs diplomatiques: «Je n'ai guère réussi jusqu'à présent qu'à empêcher le mal: succès obscur et ingrat. Le moment viendra, je l'espère, où nous pourrons ensemble faire du bien[119].» Mais quel bien? Toujours cette même question qui se représentait aussi embarrassante. Ce fut sans aucun doute dans l'espoir d'y trouver enfin réponse, qu'à cette époque, durant les derniers mois de 1842, le gouvernement poussa vivement une importante négociation commerciale. Il s'agissait d'établir entre la France et la Belgique une union douanière, imitation et revanche du Zollverein prusso-allemand. Les conséquences économiques d'une telle mesure pouvaient être diversement appréciées; mais l'effet politique en aurait certainement été considérable. L'amour-propre national eût trouvé, dans cette sorte d'annexion morale, une éclatante compensation de ses récentes déconvenues, et du coup M. Guizot eût fermé la bouche à ceux qui déclamaient contre les abaissements et la stérilité de sa politique extérieure.

La question n'était pas neuve. Posée par la Belgique qui, à raison de sa grande production et de sa consommation restreinte, ressentait l'impérieux besoin de s'assurer un marché plus étendu que le sien propre, elle avait été souvent discutée dans la presse des deux pays et avait même été, à diverses époques, en 1837, en 1840, en 1841, l'objet de pourparlers entre les gouvernements. Diverses difficultés avaient empêché jusqu'alors ces pourparlers d'aboutir. Mais, en attendant et à défaut d'un accord plus général, il avait été conclu, le 16 juillet 1842, une convention par laquelle nous abaissions nos droits de douane sur les fils et tissus de lin belges, tandis que la Belgique adoptait, sur ses frontières autres que celles de la France, notre tarif sur les fils et tissus étrangers. Les choses en étaient là, quand, à l'issue de la session d'août, le ministère renoua les négociations relatives à une union douanière. Le problème fut serré de plus près qu'il ne l'avait encore été. De part et d'autre, on semblait désireux et pressé de conclure. Louis-Philippe et M. Guizot avaient pris l'affaire à cœur. Léopold était venu à Paris, pour la traiter directement avec son beau-père. Un projet de traité fut proposé par la France et discuté sous trois formes de rédaction successives, sans cependant qu'on arrivât à un accord. De ces délibérations, de ces démarches, il transpira nécessairement quelque chose dans le public; les journaux s'emparèrent de la question, et ce fut bientôt le sujet principal de leurs polémiques.

L'union douanière, qui flattait en France le sentiment national, y menaçait des intérêts matériels, politiquement fort influents, surtout sous le régime du suffrage restreint: c'étaient ceux de nombreux industriels, notamment des maîtres de forges et des extracteurs de houille, qui se déclaraient hors d'état de soutenir la concurrence des produits belges. Déjà, en janvier 1842, sur le seul soupçon que le gouvernement songeait à cette union, une phrase avait été insérée dans l'adresse sur «la protection due à la production nationale». À la fin de l'année, quand les négociations furent reprises et qu'on put les croire sur le point d'aboutir, ces intérêts s'alarmèrent davantage encore. Le 26 octobre, dans une réunion de députés, généralement conservateurs, convoquée chez M. Fulchiron, il fut décidé que «chacun des membres chercherait ou saisirait l'occasion de porter ses doléances auprès du trône, et lui ferait connaître les perturbations que causerait la réalisation des projets ministériels»; en outre, chaque député «devait se mettre en rapport avec les délégués de l'industrie et du commerce dans sa localité, afin de leur offrir à Paris un intermédiaire et un organe pour toutes les représentations qu'ils croiraient utile d'adresser au gouvernement». Beaucoup de chambres de commerce répondirent à cet appel, rédigèrent des protestations et des adresses. Bien plus, leurs délégués se rassemblèrent à Paris en une sorte de congrès et, après délibération, se prononcèrent hautement contre toute union douanière. Sans doute, dans certaines villes où les idées protectionnistes n'avaient pas le dessus, des manifestations en sens contraire se produisirent; mais elles n'avaient pas autant d'éclat. Cette agitation eut son contre-coup dans le sein du ministère; deux de ses membres, M. Cunin-Gridaine et M. Martin du Nord, s'y firent les avocats des fabricants français. Il devenait évident qu'en poursuivant cette mesure, M. Guizot serait abandonné dans le cabinet par plusieurs de ses collègues, et dans le parlement par une bonne part des conservateurs. Pour ne pas être en minorité, il lui faudrait chercher à gauche, où l'on paraissait favorable à l'union, les voix qui lui échappaient au centre. C'était à peu près ce qu'à ce moment même sir Robert Peel faisait en Angleterre pour la réforme de la législation sur les grains. Mais M. Guizot avait-il le même tempérament que le ministre anglais? Nous avons déjà eu occasion de le montrer plus disposé à céder à ses amis qu'à les violenter. Robert Peel lui-même n'eût peut-être pas été aussi hardi de ce côté-ci de la Manche. Une opération de ce genre, toujours scabreuse pour le ministre qui l'entreprend, l'eût été tout particulièrement dans l'état de nos partis. La gauche, qui détestait beaucoup plus M. Guizot qu'elle ne désirait l'union douanière, n'aurait-elle pas saisi cette occasion de mettre le ministère en minorité? Et puis, était-ce bien au gouvernement de provoquer lui-même une scission dans cette majorité déjà trop inconsistante? Enfin, ne pouvait-on pas se demander si le cabinet serait seul mis en péril par cette dislocation du parti conservateur, et si la monarchie, qui n'était pas hors de cause comme en Angleterre, n'y courrait pas elle-même de grands risques?

Entre la situation de M. Guizot et celle de Robert Peel, il y avait une autre différence plus décisive encore. Le premier n'avait pas seulement affaire, comme le second, à l'opposition du dedans: il en rencontrait une au dehors, celle des grandes puissances. En Angleterre, le projet d'union douanière, aussitôt connu, avait réveillé les mêmes méfiances qui, au lendemain de 1830, s'étaient produites toutes les fois qu'on nous avait soupçonnés de la moindre velléité d'annexer tout ou partie de la Belgique. Dès le 21 octobre 1842, lord Aberdeen, dans une lettre pressante adressée à Léopold, le détournait d'une mesure qu'il déclarait être «pleine de dangers pour les intérêts du roi des Belges et pour la tranquillité de l'Europe». Le 28, il adressait à Berlin, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, une dépêche où il soutenait que l'union douanière serait contraire à la neutralité de la Belgique, et qu'en vertu du protocole du 20 janvier 1831, qui avait constitué cette neutralité, les autres cabinets auraient le droit de s'opposer à une combinaison périlleuse pour l'équilibre européen. En même temps, tout en évitant des démarches directes qui eussent irrité les Français et leur eussent rendu plus difficile de s'arrêter, il veillait à les bien instruire de ses dispositions. «Vous concevez, disait-il le 19 novembre à M. de Sainte-Aulaire, que l'Angleterre ne verrait pas de bon œil les douaniers français à Anvers. Vous auriez à combattre aussi du côté de l'Allemagne, et, cette fois, vous nous trouveriez plus unis que pour le droit de visite.» Le 6 décembre, il revenait sur le même sujet et déclarait hautement à notre ambassadeur que l'union douanière lui paraissait «une atteinte à l'indépendance belge et conséquemment aux traités qui l'avaient fondée». «Je me suis abstenu jusqu'à présent de vous parler avec détail sur ce sujet, ajoutait lord Aberdeen, et je m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut déférer aux plaintes du commerce français, sans que sa résolution paraisse influencée par des considérations diplomatiques; mais, aujourd'hui, j'ai dû vous parler pour prévenir toute fausse interprétation de mon silence[120]

Le cabinet anglais avait trouvé, à Berlin, les esprits très disposés à soutenir et même à provoquer la résistance au projet d'union douanière. La Prusse, depuis 1830, s'était montrée fort ombrageuse pour tout ce qui regardait la Belgique. Elle l'était plus encore depuis qu'elle avait à sa tête un roi personnellement ennemi de la France. Frédéric-Guillaume IV, qui, lors de son récent voyage à Londres, en janvier 1842, avait fait à M. de Stockmar des ouvertures pour l'entrée de la Belgique dans la Confédération germanique, était moins que personne disposé à prendre son parti de la constitution d'un Zollverein franco-belge. Son gouvernement témoigna donc, à ce sujet, une alarme et un mécontentement qui trouvèrent écho dans les petits États d'outre-Rhin. Notre ministre à Berlin, le comte Bresson, écrivait à M. Guizot: «Les esprits commencent à s'animer en Allemagne. Notre presse n'a que trop contribué à exagérer la portée politique de la négociation; elle a éveillé la jalousie, la susceptibilité et l'inquiétude des États limitrophes, et elle a fourni elle-même les arguments qu'on nous oppose aujourd'hui. L'Angleterre a donc trouvé le terrain admirablement préparé pour l'embarras qu'elle veut nous susciter. M. de Bulow m'a dit que sa table était chargée de lettres qui lui arrivaient de toutes parts, pour le rappeler à ses devoirs et lui reprocher d'avoir négligé de nous avertir que la neutralité de la Belgique ne lui permettait pas de livrer ses intérêts matériels, son commerce, son industrie, ses finances à la France... J'ai même entendu prononcer, par un envoyé de cour secondaire d'Allemagne, le mot de cas de guerre[121]

Même hostilité dans le cabinet de Saint-Pétersbourg. L'éloignement eût dû le rendre moins sensible à ce qui se passait en Belgique; mais on n'ignore pas avec quel empressement le Czar saisissait toute occasion d'être désagréable à la France de Juillet, et surtout de refaire contre elle une coalition européenne.