En Autriche, il y avait moins de passion. M. de Metternich, alors en veine de politesse avec le cabinet français, s'employa même à prévenir les démarches collectives et comminatoires désirées à Berlin et dans plusieurs petites cours allemandes[122]. Mais, au fond, il n'était pas moins opposé à l'union douanière, et, le moment venu, il nous signifia très nettement son sentiment[123]. Dans une lettre adressée, le 8 décembre 1842, au comte Apponyi et destinée à être communiquée à M. Guizot, il s'exprimait ainsi: «L'union douanière entre la France et la Belgique est impossible, parce que ni l'un ni l'autre de ces pays ne voudra provoquer une opposition qui finirait ou par l'abandon du projet ou par la rupture de la paix politique en Europe... L'Angleterre n'admettrait pas l'union douanière... Quant aux trois cours continentales qui, avec l'Angleterre et la France, ont consacré la séparation de la Belgique et de la Hollande, elles ne pourraient que soutenir les conditions sur lesquelles repose cette séparation; cette attitude les réunirait à l'Angleterre sur le terrain de la résistance que cette puissance opposerait à l'union douanière...» Puis, après avoir développé ces idées, le chancelier terminait ainsi: «Veuillez donner connaissance de la présente lettre à M. Guizot; je prie ce ministre de vouloir bien la prendre pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour la franche expression de notre conviction quant à ce qui ne se peut pas.» Le même jour, dans une autre lettre confidentielle à son ambassadeur, M. de Metternich expliquait sa démarche par la conviction où il était «de l'existence d'un danger sérieux[124]».
Notre gouvernement était donc prévenu: au cas où il conclurait l'union douanière, les quatre puissances seraient d'accord pour protester contre ce qu'elles prétendaient être une atteinte à la neutralité et à l'indépendance de la Belgique. Dans quelle mesure appuieraient-elles cette protestation par des démarches plus effectives? Il était difficile de le prévoir. Mais tout au moins la France serait ainsi replacée, en face de l'Europe unie, mécontente et menaçante, dans l'isolement périlleux où elle s'était trouvée en 1840, et dont elle venait à peine de sortir.
Aux difficultés provenant des intérêts français ou des défiances étrangères, il faut ajouter celles que faisaient naître les prétentions du gouvernement belge. C'était lui sans doute qui, sous la pression de son industrie en souffrance, avait proposé, sollicité l'union douanière; mais, quand on en venait à discuter avec lui les moyens d'exécution, on se heurtait aux mille exigences d'une nationalité et d'une indépendance d'autant plus susceptibles qu'elles étaient d'origine plus récente. Ainsi, dès le début, en même temps que la Belgique offrait d'abolir toute ligne de douane entre les deux pays et d'établir un tarif unique sur les autres frontières, elle se refusait à admettre nos douaniers sur son territoire. Le gouvernement français, de son côté, déclarait ne pouvoir confier à des Belges la garde de ses intérêts industriels et financiers. À chaque pas, se produisaient des objections du même genre. M. de Metternich était même disposé à en conclure qu'au fond Léopold ne désirait pas l'union autant qu'il voulait en avoir l'air[125], et, après coup, M. Guizot a reconnu que le chancelier autrichien pouvait bien avoir eu raison: «Je suis fort tenté de croire, a-t-il dit, que le roi des Belges n'a jamais sérieusement poursuivi le projet d'union douanière ni compté sur son succès[126].»
Était-il prudent au gouvernement français de braver tant d'oppositions? Lui était-il possible de surmonter tant d'obstacles? Il ne le crut pas et finit par renoncer, non sans regret, à une mesure où il avait espéré d'abord trouver un moyen de se grandir et de grandir son pays. À défaut de l'union douanière, il dut se contenter de négocier des traités plus modestes, plus restreints, facilitant les relations des deux pays par l'abaissement mutuel des tarifs. C'était la voie où il avait déjà fait un premier pas par la convention du 16 juillet 1842, relative aux fils et tissus de lin; sur ce terrain même, les difficultés ne devaient pas faire défaut, et ce ne sera que le 13 décembre 1845 que l'on parviendra à conclure un traité de commerce plus général.
Tout en prenant à part soi la résolution d'abandonner le projet d'union douanière, notre gouvernement jugea plus digne et plus prudent de ne pas battre trop ouvertement et trop brusquement en retraite. À la fin de novembre et au commencement de décembre 1842, M. Guizot adressa à ses représentants près les cours de Berlin, de Londres, de Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles, de la Haye, des dépêches à peu près identiques où apparaît bien la façon dont il entendait masquer cette retraite. Tout d'abord, il revendiquait le droit de la France et contestait absolument le bien fondé des objections faites par les autres puissances. Selon lui, l'union douanière ne portait aucune atteinte à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique, du moment où celle-ci conservait sa souveraineté politique et où elle avait la faculté de rompre l'union dans un délai déterminé. Mais cette dissertation théorique une fois faite, il laissait voir peu de dispositions à user en fait du droit si hautement revendiqué. «Nous ne sommes point allés, dit-il, nous n'irons point au-devant de l'union douanière. Sans doute elle aurait pour nous des avantages, mais elle nous susciterait aussi, et pour nos plus importants intérêts, des difficultés énormes... L'état actuel des choses convient et suffit à la France qui ne fera, de son libre choix et de son propre mouvement, rien pour le changer.» M. Guizot rappelait comment la Belgique était venue nous demander l'union, pour échapper à des dangers menaçant sa sécurité intérieure et même son existence nationale, puis il ajoutait: «Que ces dangers s'éloignent; que la Belgique ne s'en croie pas sérieusement menacée; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y soustraire; qu'elle accepte le statu quo actuel: ce ne sera point nous qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaillés de cette soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours. Nous croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur, aussi bien que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilité... Mais ce que nous ne pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas, c'est que la stabilité du royaume fondé à nos portes soit altérée à nos dépens, ou compromise par je ne sais quelle absurde jalousie du progrès de notre influence.» En somme, M. Guizot résumait ainsi sa politique: «Garder toute notre indépendance; ne reconnaître à personne le droit de s'y opposer aux termes des traités et des principes de droit public»; mais aussi «bien donner la persuasion que nous ne recherchons pas l'union douanière[127]». En même temps qu'il prenait cette attitude en face des puissances, le cabinet français, sans rompre ouvertement les négociations avec la Belgique, les laissait peu à peu tomber.
Des diverses difficultés que notre gouvernement avait rencontrées dans cette affaire, quelle fut celle qui le détermina à abandonner son projet? Par crainte de fournir des armes à ceux qui l'accusaient de faiblesse envers l'étranger, il s'est défendu vivement d'avoir cédé aux représentations des puissances[128], préférant de beaucoup laisser croire qu'il avait reculé devant l'espèce d'insurrection de l'industrie française. Et même, comme ce dernier motif fournissait prétexte à l'opposition pour déclamer contre la prédominance des intérêts matériels, contre la féodalité financière, et lui servait d'argument en faveur de la réforme électorale, M. Guizot a fini par soutenir que la difficulté principale était venue des Belges eux-mêmes[129]. L'histoire n'est pas obligée de prendre à la lettre ces explications données en vue de l'opinion du moment. Sans prétendre que les difficultés extérieures aient été le motif unique de la détermination prise, on peut affirmer qu'elles ont eu plus d'influence que M. Guizot n'en convenait alors[130]. Ce n'est pas nous qui lui en ferons un reproche. Cette prudence, nous l'avons dit souvent, était la conséquence de la situation faite à la France en Europe par la révolution de 1830. Le moyen de modifier une telle situation n'était pas de s'abandonner à des bravades irréfléchies qui n'eussent fait, comme en 1840, que la confirmer et même l'aggraver à notre détriment: c'était de dissiper, par une sagesse prolongée, les méfiances des autres États et aussi de dissoudre peu à peu cette coalition latente qui réapparaissait chaque fois que la France laissait voir le désir d'étendre ses frontières ou seulement son influence.
Si désireux qu'eût été le gouvernement de laisser tomber sans bruit les négociations douanières, le public n'avait pas tardé à s'apercevoir de l'évolution qui s'opérait, et, dès la fin de novembre 1842, les journaux parlaient ouvertement de l'abandon du projet d'union. La presse opposante ne négligeait pas une si belle occasion d'attaquer le cabinet. Elle s'appliquait à mettre en relief l'impuissance où il était de mener à fin ce que lui-même avait jugé utile à la grandeur de la France. Elle lui faisait honte de reculer devant les clameurs de quelques fabricants, ou mieux l'accusait d'avoir suscité ces clameurs pour se créer le prétexte d'une retraite motivée en réalité par la peur de l'étranger, et l'on sait que, sur ce dernier thème, les polémistes de gauche n'étaient jamais à court. Les journaux ministériels répondaient de leur mieux, mais ils n'avaient pas l'avantage du terrain. En somme, cette affaire, où M. Guizot avait un moment espéré trouver une force pour les luttes de la session qui allait s'ouvrir, le laissait, au contraire, avec l'embarras et la faiblesse qui résultent toujours d'une entreprise tentée et abandonnée. Aussi ses amis ne voyaient-ils pas venir sans inquiétude le retour des Chambres. M. de Barante écrivait mélancoliquement, le 3 décembre 1842, à un de ses parents: «L'état des esprits est encore fort inerte en apparence, mais les ennemis du ministère seront vifs, ses amis très tièdes, et l'atmosphère composée d'éléments d'indifférence assez malveillante. Mettez tout autre nom propre au pouvoir, il en sera absolument de même. La conviction à une opinion, la confiance à tout homme gouvernant ne sont pas de ce moment[131].»
III
La session s'ouvrit le 9 janvier 1843. Le discours du trône, simple et bref, ne souleva aucune question irritante. Sans fuir la lutte, le gouvernement ne la provoquait pas. Qu'allait faire l'opposition, et tout d'abord quelle serait l'attitude de M. Thiers? Maintenant qu'il s'agissait non plus de la monarchie, mais du ministère, reprendrait-il sa place de combat à la tête des groupes de gauche? Plusieurs de ses amis l'y poussaient, entre autres M. de Rémusat et M. Duvergier de Hauranne. Il s'y refusa absolument. Sans doute, à qui voulait l'entendre, il déclarait «qu'il était toujours, plus que jamais même, de l'opposition, qu'on pouvait compter sur son vote»; mais il ne promettait qu'un vote muet, triste, boudeur; il se montrait résolu à demeurer à l'écart, immobile et silencieux, retiré en quelque sorte sous sa tente. Avec la mobilité habituelle de sa nature, il se disait las et dégoûté de ces manœuvres de parti qui, à d'autres époques, l'avaient tant passionné[132]. Pour le moment, l'intérêt de sa vie était ailleurs: il se donnait entièrement à cette histoire du Consulat et de l'Empire, dont nous l'avons déjà vu commencer les travaux préparatoires au milieu même de ses luttes parlementaires[133]. Vivant ainsi dans la compagnie de Napoléon, il se prenait pour sa personne, pour son œuvre, d'une admiration qui ne le disposait pas à l'indulgence envers les idées et les hommes de la gauche.
Cette abstention de M. Thiers affaiblissait beaucoup les adversaires du cabinet. Un homme se présenta aussitôt pour remplir, à la tête de l'opposition, le rôle oratoire laissé vacant par l'ancien ministre du 1er mars: c'était M. de Lamartine. En 1843, il avait cinquante-trois ans et faisait partie depuis dix années de la Chambre des députés. Déjà plusieurs fois, nous avons eu occasion de noter son intervention dans les débats parlementaires, mais à des intervalles plus ou moins éloignés, sans qu'il y eût de lien visible entre ces manifestations diverses et souvent peu concordantes. Nous n'avons pas cherché à suivre sa marche, à découvrir quelle impulsion le mettait en mouvement, vers quel but il se dirigeait. Le moment paraît venu de tenter cette étude, fallût-il pour cela suspendre quelques instants le récit des événements. Le personnage qui, en janvier 1843, passe avec éclat à la gauche, doit, dans ce rôle nouveau, exercer une action trop considérable et trop néfaste, pour que ce problème de psychologie individuelle n'intéresse pas l'histoire générale.