En traitant des effets de la révolution de Juillet sur la littérature[134], nous avons dit ce que cette révolution a été pour le poète royaliste et chrétien des Méditations et des Harmonies; comment elle l'a en quelque sorte déraciné du sol religieux et social où il avait jusque-là si heureusement fleuri, pour le livrer sans défense aux vents de tempête qui soufflaient de toutes parts; comment surtout il a été alors tenté par la politique et lui a sacrifié la poésie, désormais dédaignée comme l'amusement frivole de sa jeunesse. En effet, dès 1831, l'amant d'Elvire et de Graziella, le rêveur du lac du Bourget ou du golfe de Baïa, brigue les suffrages prosaïques des électeurs de Dunkerque. Il ne réussit pas du premier coup et n'est élu qu'en 1833, pendant ce fastueux voyage d'Orient qu'il a entrepris pour «mettre une page blanche entre son passé et son avenir». Où va-t-il s'asseoir dans la Chambre? «Au plafond, dit-il, car je ne vois de place pour moi dans aucun groupe.» Il a des raisons de s'éloigner ou au moins de se distinguer de chacun des partis. Ancien serviteur des Bourbons, c'est pour lui un point d'honneur de garder, à l'égard de la monarchie nouvelle, «les rancunes décentes d'un royaliste tombé». Il ne veut pas se confondre avec les légitimistes dont la conduite le choque. Ce qu'il appelle la «boue républicaine» lui inspire effroi et dégoût. À la différence des autres poètes, il a résisté à la fascination napoléonienne et sent vivement le péril du pseudo-libéralisme belliqueux et révolutionnaire. Pour être d'un parti, il en imagine un, le «parti social», dont il est le chef, mais auquel ne manquent que des adhérents connus et un programme défini. En réalité, c'est un isolé, agissant au gré des inspirations du moment, inspirations changeantes et capricieuses. Un jour, il attaque avec la gauche les lois de septembre; un autre jour, il défend contre cette même gauche une loi plus impopulaire encore, la loi de disjonction. Avec des traditions conservatrices et religieuses, il a des tentations d'opinions «avancées»; à la fois aristocrate d'éducation, de tempérament, de relations sociales, et révolutionnaire d'imagination[135]; par-dessus tout, demeuré poète alors même qu'il se défend de l'être, obéissant à des impressions plus qu'à des convictions, improvisateur en politique comme il l'a été et le sera toujours en littérature. Rien chez lui de ce qu'on appelle une ligne, un programme: jamais hésitant, car il ne réfléchit pas assez pour voir les raisons de douter; toujours sincère, d'une sincérité d'artiste qui chante tout ce qui résonne, peint tout ce qui brille, vibre à tout ce qui l'émeut, mais oubliant, le lendemain, avec une sérénité parfaite, ce qu'il a senti ou cru la veille[136]. De nature généreuse, il se sent attiré vers les sujets qui ont un côté sentimental, comme la suppression de la peine de mort, l'abolition de l'esclavage, l'assistance des enfants trouvés, ou certaines questions de politique étrangère. Mais, en même temps, il affecte de se poser en homme d'affaires, de discuter la conversion des rentes, la législation des sucres, la construction des chemins de fer. Il s'amuse de la facilité avec laquelle il croit s'assimiler ces connaissances spéciales[137]. Et puis, c'est sa façon de se dégager de «cette malheureuse prévention de poésie qu'il traîne après lui, comme un lambeau de pourpre qu'un roi de théâtre traîne, en descendant de la scène, dans la foule ébahie d'une place publique[138]». Ainsi traite-t-il les sujets les plus variés, y apportant beaucoup d'aperçus superficiels ou de chimères nuageuses, mais ayant aussi parfois des vues supérieures ou même quelqu'une de ces intuitions singulièrement prévoyantes, quelqu'un de ces «coups d'aile vers l'avenir[139]», qui semblent, à certaines heures, rapprocher le poète du prophète et expliquer comment la langue latine les appelait tous deux du même nom: vates.
Les discours ne coûtent pas plus à M. de Lamartine que les vers, et il les laisse couler avec une sorte de prodigalité d'éloquence, sans trace d'effort ni crainte d'épuisement. Après quelques tâtonnements et grâce à cette richesse de dons qui lui rendait faciles les succès les plus divers, il est devenu l'un des orateurs et, ce qui est plus rare encore, l'un des improvisateurs en renom de la Chambre. Souvent, sans doute, son argumentation manque de vigueur et de puissance; presque jamais, il n'a de passion profonde et communicative; le dessin général est un peu mou, l'impression, monotone; on voudrait quelque chose de plus nerveux, de plus viril et même de plus heurté. Mais quelle belle abondance! Quel éclat de forme et de couleur! Avec quelle aisance souveraine se déroulent ces longues périodes imagées et cadencées! Ce n'est pas le vol soudain et terrible de l'aigle fondant sur sa proie: on dirait plutôt d'un noble cygne planant, avec une sorte de grâce majestueuse, dans un nuage de pourpre et d'or. Il n'est pas jusqu'à l'aspect de l'orateur, sa haute taille, l'élégance de son allure, son profil sculptural, son front inspiré, l'élégante dignité de son geste, son timbre sonore et mélodieux qui ne paraissent faits pour augmenter son prestige et son charme. Et cependant, le plus souvent, M. de Lamartine n'exerce pas une grande action sur la Chambre: il en est fort surpris[140]. La curiosité, l'admiration même avec lesquelles on accueille ses discours sont un peu du genre de celles qu'obtiendraient les beaux morceaux d'un virtuose en renom. Un jour vient cependant,—en 1839, dans les débats de la coalition,—où il acquiert subitement une importance politique qu'on lui a jusque-là refusée. C'est que, pour la première fois, il sort de ses nuages flottants et prend nettement parti dans la bataille qui se livre sur terre. Va-t-il donc se fixer dans l'armée conservatrice? On le croit un moment, mais pas longtemps. Dès 1842, en février à propos de la réforme électorale, en août avec plus d'éclat encore dans la discussion de la loi de régence, il fait acte d'opposition et parle en homme de gauche. On ne voit d'abord là autre chose qu'un retour à son ancienne mobilité, le caprice passager d'un indépendant, le goût de caresser tour à tour chaque parti; quelques jours avant le discours en faveur de la réforme électorale, n'en a-t-il pas fait un contre la réforme parlementaire? On se refuse donc à croire que sa rupture avec le parti conservateur soit définitivement consommée[141].
Telle est la situation quand s'engage la discussion de l'adresse de 1843. Dès le premier jour, le 27 janvier, dans un discours qui a un grand retentissement, M. de Lamartine prend position de façon à ne plus laisser place à aucune illusion. Sans doute, il se dit encore monarchiste, mais cette réserve faite, il va aussi loin que possible: il s'attaque à tout le système du gouvernement, à la «pensée du règne» telle qu'elle s'est manifestée depuis huit ans, et fait amende honorable de l'avoir jusque-là trop ménagée. Il sait bien que, sur ce nouveau terrain, il a peu de monde avec lui. «Mais, s'écrie-t-il, était-elle donc plus nombreuse et plus populaire, en commençant, cette opposition des quinze ans, objet des mêmes dédains?... Non, il ne sera pas donné de prévaloir longtemps contre l'organisation et le développement de la démocratie moderne, à ce système qui usurpe légalement, qui empiète timidement, mais toujours, et qui dépouille le pays, pièce à pièce, de ce qu'il devait conserver des conquêtes de dix ans et de cinquante ans. (Murmures au centre.) Non! ce n'est pas pour si peu que nous avons donné au monde européen, politique, social, religieux, une secousse telle qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait croulé ou tremblé (Bravo!), pas une fibre humaine dans tout l'univers qui n'y ait participé par le bien, par le mal, par la joie, par la terreur, par la haine ou par le fanatisme! (Applaudissements aux extrémités.) Et c'est en présence de ce torrent d'événements qui a déraciné les intérêts, les institutions les plus solidifiées dans le sol, que vous croyez pouvoir arrêter tout cela, arrêter les idées du temps qui veulent leur place, devant le seul intérêt dynastique trop étroitement assis, devant quelques intérêts groupés autour d'une monarchie récemment fondée. Vous osez nier la force invincible de l'idée démocratique, un pied sur ses débris!... Derrière cette France qui semble s'assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble se perdre et qui, s'il ne vous suit pas, du moins vous laisse passer en silence, sans vous résister, mais sans confiance, il y a une autre France et un autre esprit public; il y a une autre génération d'idées qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent, qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout entière avec nous. C'est pour cela que je m'éloigne, de jour en jour davantage, du gouvernement, et que je me rapproche complètement des oppositions constitutionnelles où je vais me ranger pour toujours!» (Rires et bruyants murmures au centre. À gauche: Très bien, très bien!)
La surprise fut grande de voir ainsi l'ancien orateur des 221 rejoindre et presque dépasser la gauche. Quel était donc le secret de cette évolution? M. de Lamartine avait apporté dans la politique une ambition immense: ambition d'un caractère assez singulier, sans âpreté envieuse et offensive contre les personnes, car celui qui l'éprouvait, ne se croyant pas de semblable essence ni appelé aux mêmes destinées que les autres hommes, ne supposait seulement pas qu'il pût leur être comparé[142]; ambition dédaigneuse des avancements hiérarchiques, ne visant aucun but déterminé, sans limites précisément parce qu'elle est indéfinie; ambition d'imagination plus que d'intérêt, qui rêvait moins l'exercice et la jouissance du pouvoir que l'éclat d'un rôle extraordinaire, quelque chose comme la mise en action d'un beau poème ou d'un grand drame[143]. M. de Lamartine a raconté lui-même que, tout jeune encore, il avait ainsi conçu et communiqué à ses amis le programme de sa vie: ses premières années à la poésie; ensuite un livre d'histoire; puis il ajoutait: «Quand j'aurai écrit ce livre d'histoire, complément de ma célébrité littéraire de jeunesse, j'entrerai résolument dans l'action, je consacrerai les années de ma maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature qui aime à jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties où les vaincus sont des victimes, où les vainqueurs sont des héros... Et si la guerre me manque, je monterai aux tribunes, ces champs de bataille de l'esprit humain, je tâcherai de me munir, quoique tardivement, d'éloquence, cette action parlée qui confond, dans Démosthène, dans Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux immortalités en une[144].» Qu'on ne dise pas que ce programme a été tracé après coup, pour mettre une sorte d'unité dans cette vie si disparate. Le poète laissait déjà entrevoir ses rêves d'ambition politique, sous la Restauration, dans son discours de réception à l'Académie française[145]. La révolution de Juillet, en brisant autour de lui tous les freins et en supprimant devant lui toutes les barrières, lui paraît rendre plus facile la réalisation de ces rêves. En 1831, il croit entendre M. de Talleyrand lui prédire qu'il sera le Mirabeau d'une nouvelle révolution[146]. L'année suivante, en Orient, rencontrant lady Esther Stanhope au sommet du Liban, où elle prend les attitudes d'une sorte de prophétesse, il se fait saluer par elle comme «l'instrument des œuvres merveilleuses que Dieu va bientôt accomplir parmi les hommes». Élu député, son ambition tourne plus décidément encore vers la politique, sans cesser cependant d'être flottante. Il n'est à la Chambre que depuis un an, quand il prédit à ses amis que bientôt «le pays sera dans ses mains[147]». Comment, «sous quel drapeau», il l'ignore; il est aux ordres de son «idée», et fera ce qu'elle aura commandé[148]. Le plaisir avec lequel il contemple et admire ses progrès dans l'art oratoire[149], la facilité avec laquelle il se figure que «tous les partis viennent à lui, comme à une idée, qui se lève[150]», l'aident d'abord à attendre assez patiemment l'accomplissement de sa prophétie. Au bout de quelque temps, il commence à se lasser de cette attente: «Ma destinée était l'action, écrit-il le 13 janvier 1838; les événements me la refusent, et j'en sèche.» Après la coalition, il croit, un moment, être sur le point de jouer le rôle auquel il se sent appelé. «Ma petite puissance, écrit-il le 12 mai 1839, est devenue tellement immense que tous les partis font les derniers efforts pour me faire pencher vers eux, et, dans le pays honnête, j'ai une faveur qui va jusqu'à l'adoration.» Aussi son dépit est grand, quand, au 29 octobre 1840, lors de la constitution du cabinet destiné à raffermir l'ordre et la paix en péril, il voit le Roi et les conservateurs, au secours desquels il est venu l'année précédente, s'adresser à l'un des fauteurs de la coalition, repentant il est vrai, à M. Guizot. On s'est cru quitte envers le poète avec l'offre d'un portefeuille secondaire; il le refuse, déclarant ne pouvoir accepter que le ministère de l'intérieur ou celui des affaires étrangères, que personne n'a envie de lui confier. Il repousse également la proposition qui lui est faite d'une ambassade à son choix. En somme, il sort de là avec le sentiment d'avoir été victime d'une grande ingratitude.
Faut-il donc croire que la monarchie de Juillet a péri pour n'avoir pas ménagé une de ces vanités de lettrés, si terribles parfois dans leurs vengeances, et que M. de Lamartine, comme naguère M. de Chateaubriand, est passé à l'opposition par l'effet d'un ressentiment personnel? Avec notre poète, on risquerait de se tromper si l'on faisait une trop large part à un semblable mobile; malgré ses préoccupations si naïvement personnelles, il se défendait, non sans sincérité, d'être rancuneux; il n'eût pas écrit de soi, comme M. de Chateaubriand: «Je suis malheureusement né; les blessures qu'on me fait ne se ferment jamais.» Le déplaisir de n'avoir pas été ministre ne saurait donc être l'unique ni même la principale cause de son changement. Lui eût-on proposé, en 1840, ceux des portefeuilles qui lui paraissaient seuls dignes de lui, il n'en aurait pas été longtemps satisfait. Prendre simplement rang dans un gouvernement régulier ne pouvait lui suffire. Son idéal n'était pas si modeste, si banal, et il fallait autre chose pour intéresser son imagination. S'il a rêvé un moment de trouver son rôle au service des idées conservatrices, c'est qu'il pressentait des événements extraordinaires, par exemple, une catastrophe au milieu de laquelle il eût apparu comme le sauveur de la société et de la monarchie; il se voyait «jeté au timon brisé par un grand flot de terreur»; et il ajoutait ces mots bien significatifs: «Une tempête ou rien[151].» Du moment où la politique conservatrice ne lui offre pas la chance d'un sauvetage dramatique, il s'en dégoûte. «Toute réalité le fatigue et l'ennuie, dit finement M. Rossi; il lui faut des images lointaines, des lueurs éblouissantes qui permettent de tout supposer, de tout rêver. Que peut lui offrir de séduisant le parti conservateur, avec sa mesure, sa règle, son positif, avec un horizon dont les limites sont à dix pas de nous? Que peut lui offrir un parti qui fait profession de vouloir être demain ce qu'il est aujourd'hui, de faire demain à peu près ce qu'il fait aujourd'hui, un parti qui n'admet qu'un progrès lent, sans bruit, sans éclat, sans dangers? Évidemment ce n'est pas là le parti de M. de Lamartine. Il peut l'être aux jours du péril; mais, dans les temps de calme et de repos, il ne s'y sent pas à l'aise[152].» Un mot qui revient alors à chaque instant sous sa plume, en parlant de la politique régnante, résume assez bien l'état d'esprit auquel il est arrivé, c'est le mot d'ennui. «J'en suis prodigieusement ennuyé, écrit-il... je ferai l'insurrection de l'ennui... Du nouveau! du nouveau! c'est le cri des choses et du pays[153].» Ce «nouveau», où le trouver? L'opinion conservatrice ne le lui apportant pas, M. de Lamartine en vient à se demander s'il ne faut pas le chercher dans l'opposition, non dans celle de M. Thiers qui n'a pas plus d'horizons et qui «l'ennuie» tout autant que la politique ministérielle[154], mais au delà, dans une région plus lointaine et plus indéterminée. Ainsi que l'observe encore M. Rossi, «l'opposition lui offre quelque chose d'inconnu, un avenir couvert de nuages, percé par des éclairs; si ce n'est l'infini, c'est du moins l'indéfini; l'imagination peut tout y placer».
Un dernier mécompte avait précipité son évolution. Trompé dans ses prétentions ministérielles, M. de Lamartine s'était mis en tête, au début de la session de 1842, de briguer la présidence de la Chambre. N'eût-il pas été sage d'essayer de le retenir, en lui donnant cette satisfaction? Qu'on redoutât sa présence dans un ministère, cela se comprend. Mais en quoi était-il dangereux au fauteuil de la présidence? Le ministère ne vit qu'une chose, c'est que M. Sauzet lui serait un président plus commode, et il combattit vivement la candidature rivale, en affectant de croire qu'elle était une intrigue conçue et conduite en dehors de M. de Lamartine. Au scrutin, ce dernier n'eut que 64 voix. Presque aucun conservateur n'avait voté pour lui. Il en fut plus mortifié encore que de n'avoir pas été appelé au pouvoir, le 29 octobre 1840. Dès lors, son parti fut pris de passer à gauche. Quelques semaines plus tard, le 12 février 1842, il s'exprimait ainsi dans une lettre intime, au sujet du discours qu'il venait de prononcer contre la réforme parlementaire, dernier service rendu par lui à la cause conservatrice: «Ce sont mes adieux. La semaine prochaine, je commencerai à parler en homme de grande opposition. On me fait toutes les offres imaginables pour me retenir à la vieille majorité; je n'en veux plus.» Le 17 février, au lendemain de son discours pour la réforme électorale, il écrivait: «Je viens de sauter un grand fossé, au milieu d'un orage inouï dans la Chambre... Je sais où je tends, comme la boussole sait le pôle.» Il ajoutait, le 6 septembre de la même année, à la suite du débat sur la loi de régence: «J'ai profité hardiment de l'occasion, pour débarrasser le terrain des principes démocratiques, de la présence et de la tactique de M. Thiers qui m'empêchaient d'y mettre le pied. Maintenant m'y voici. Je commence, de ce jour, ma vraie carrière politique. Je vais faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815 à 1830.» Aux approches de la session de 1843, son animation augmentait encore; il se plaisait à cette «vie infernale». «Je veux attaquer le règne tout entier», écrivait-il le 5 octobre 1842. Et le 9 décembre: «Je crois l'opposition nécessaire à grandes doses à une situation léthargique.» C'est cette «attaque contre le règne tout entier», cette «opposition à grandes doses» qui éclatent dans le fameux discours du 27 janvier 1843. Après ce que nous venons de voir de l'état d'âme et d'imagination de ce poète si malheureusement égaré dans la politique, sommes-nous aussi surpris de ce discours que le fut alors le public? Ne possédons-nous pas ce que nous avons appelé le secret de cette évolution?
On sait aujourd'hui quel devait être le dénouement de l'opposition où s'engageait M. de Lamartine. Sur le moment, les conservateurs, bien qu'attristés de voir s'éloigner d'eux un homme dont la parole avait été souvent une force ou tout au moins un ornement pour leur cause, ne croyaient pas avoir lieu de s'en alarmer. M. Villemain, qui répondit sur-le-champ au discours du 27 janvier, le fit sommairement, en ne poussant rien à fond, avec plus d'ironie que d'émotion, sans prendre l'événement au tragique, ni même presque au sérieux. «L'opinion conservatrice, disait le lendemain le Journal des Débats, ne perd qu'un vote, un vote inconstant et incertain. Mais M. de Lamartine, en quittant le parti conservateur, perd le seul terrain sur lequel il pouvait fonder et construire, avec le temps, son importance politique.» Cette sécurité semblait justifiée par l'accueil assez froid que l'opposition faisait à celui qui venait à elle d'une allure si altière et si conquérante. «M. de Lamartine, disaient dédaigneusement les journaux de M. Odilon Barrot, passe, avec son bagage de poète orateur, dans les rangs de la gauche; il voudrait en être le chef, mais la place est prise.» À ne voir donc que le parlement et le monde politique qui gravitait autour, l'effet produit ne semblait pas être considérable. En était-il de même dans le pays? M. de Lamartine écrivait, le 3 février 1843, à un ami: «L'étincelle tombée de la tribune a, contre mon attente, immédiatement allumé un incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'idée. Je ne croyais pas la désaffection si profonde, et je m'en effraye. À ce coup de tocsin, les forces me sont accourues de toutes parts avec fanatisme.» On ne saurait prendre à la lettre un témoignage où il entre sans doute une bonne part de cette illusion vaniteuse à laquelle notre poète était plus sujet que personne. Tout cependant n'y est pas imaginaire. À la même époque, deux autres témoins non suspects, M. Rossi[155] et M. Sainte-Beuve[156], constataient que, si l'action du nouvel opposant était à peu près nulle à la Chambre, elle grandissait au dehors. Par ses défauts comme par ses qualités, M. de Lamartine répondait à certains besoins de l'esprit public. Il était en communion avec cette imagination et cette sensibilité populaires dont aucun gouvernement, en France, ne peut impunément négliger de tenir compte, et auxquelles la politique un peu sèche et terre à terre de la bourgeoisie régnante ne donnait pas toujours satisfaction. Peu auparavant, ne se vantait-il pas d'être «le point de mire de tout ce qui rêvait en France une idée, une chimère, un noble sentiment[157]»? Et, plus tard, comme on lui énumérait tous ceux qu'il rebutait ou effrayait: «Que m'importe! répondait-il; j'ai pour moi les femmes et les jeunes gens; je puis me passer du reste[158].» En somme, par sa nouvelle attitude, il n'apportait pas seulement une satisfaction et une espérance aux passions ennemies du gouvernement, il offrait une distraction et une émotion à ceux dont il avait dit à la tribune, en 1839: «La France est une nation qui s'ennuie.» À ce point de vue, le passage de M. de Lamartine à l'opposition n'était pas un incident aussi négligeable que les politiques l'ont cru d'abord. Nul, sans doute, ne pouvait indiquer avec précision et lui-même ignorait où il allait. Mais il y avait là un inconnu inquiétant. «C'est une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite», disait M. de Humboldt, au sortir de la séance du 27 janvier 1843.
IV
Le discours de M. de Lamartine n'était qu'un épisode, épisode imprévu pour les adversaires du ministère eux-mêmes et ne rentrant pas dans leur plan d'attaque. D'après ce plan, arrêté à l'ouverture de la session, l'opposition devait, comme les deux années précédentes, porter son principal effort sur la politique étrangère. Elle savait que là était, depuis la mortification de 1840, le point sensible et douloureux de l'esprit public; là existaient un malaise et des ressentiments qu'on avait chance de tourner contre le cabinet. Cette tactique persistera jusqu'à la révolution de 1848. On dirait que, pour être sorti d'une crise de politique extérieure, le ministère du 29 octobre était condamné à batailler indéfiniment sur ce même terrain.
Que les Chambres exercent leur contrôle sur la direction donnée à la diplomatie, que même, à de certaines heures, dans la préoccupation universelle d'un grand péril national, comme en 1831 ou en 1840, ce soit le sujet premier de leurs débats, rien de plus naturel et de plus légitime. Mais qu'à des époques ordinaires, paisibles par calcul parlementaire, plus que par sollicitude patriotique, l'opposition s'attache principalement, on dirait presque exclusivement, aux affaires étrangères; qu'elle y livre toutes les batailles ministérielles; qu'aux aguets par toute l'Europe et même dans le monde entier, elle cherche des incidents à grossir, des difficultés à envenimer, dans le seul dessein d'embarrasser, d'affaiblir, de renverser un cabinet détesté; qu'elle élève ainsi, à tort et à travers, des critiques qui trouvent écho dans les préjugés du moment, mais dont, plus tard, l'histoire, à la lumière des événements, reconnaît presque toujours l'injustice; que tel soit l'objet non seulement de la discussion de l'adresse, mais de presque tous les débats politiques—fonds secrets, crédits supplémentaires, budget, interpellations spéciales,—voilà ce qui ne s'était jamais vu à d'autres époques. Il y avait là un fait anormal, un véritable désordre, un danger grave pour le pays dont la diplomatie risquait ainsi d'être compromise et entravée. C'est par des abus de ce genre que le régime parlementaire s'est attiré le reproche de sacrifier l'intérêt national aux calculs de parti. Dès 1837, le duc de Broglie disait à la tribune de la Chambre des pairs: «J'ai peu de goût aux discussions sur les affaires étrangères. L'expérience démontre qu'en thèse générale ces discussions suscitent au gouvernement, et, par contre-coup, au pays, des embarras sans compensation, des difficultés dont on ne saurait d'avance ni prévoir la nature ni mesurer la portée[159].» M. de Tocqueville, qui était pourtant adversaire du ministère du 29 octobre, a reconnu plus tard, après avoir fait à son tour l'expérience du pouvoir, combien il était fâcheux que «la politique extérieure devînt l'élément principal de l'activité parlementaire»; et il ajoutait: «Je regarde un tel état de choses comme contraire à la dignité et à la sûreté des nations. Les affaires étrangères ont, plus que toutes les autres, besoin d'être traitées par un petit nombre d'hommes, avec suite, en secret. En cette matière, les assemblées doivent ne se réserver que le contrôle et éviter autant que possible de prendre en leurs mains l'action. C'est cependant ce qui arrive inévitablement, si la politique étrangère devient le champ principal dans lequel les questions de cabinet se résolvent[160].» Ce sont là des considérations dont l'opposition ne tient pas d'ordinaire grand compte. De 1840 à 1848, elle ne paraît avoir vu qu'une chose, l'intérêt qu'elle avait à se placer sur un terrain favorable pour attaquer le ministère. Ce terrain, elle ne le trouvait pas dans la politique intérieure où les partis étaient classés avec des frontières à peu près fixes; ce n'était pas son programme de réforme parlementaire ou électorale qui pouvait lui servir à dissoudre la majorité. La politique extérieure, au contraire, lui paraissait se prêter à toutes les manœuvres, à toutes les combinaisons, voire même aux coalitions les plus hétérogènes. Là, elle ne jugeait pas impossible d'amener à voter avec elle des conservateurs que, sur les autres questions, ses principes eussent effarouchés[161]. Et puis, dans les débats de ce genre, n'avait-elle pas, sur ceux qu'elle attaquait, cet avantage de pouvoir tout dire, sans autre souci que de choisir les arguments les plus propres à remuer l'assemblée et à blesser le cabinet, tandis que celui-ci se voyait sans cesse entravé dans sa défense, par la préoccupation des conséquences diplomatiques que pouvait avoir telle ou telle parole? Grâce à son irresponsabilité même, l'opposition se donnait licence de développer des thèses flatteuses à l'amour-propre national, alors à la fois surexcité et souffrant; le gouvernement avait, au contraire, cette tâche particulièrement ingrate de rappeler au pays la prudence patiente et parfois un peu immobile à laquelle l'obligeait, pour quelque temps encore, la situation faite à la France en Europe par la révolution de Juillet et aussi par la crise de 1840.