Mais un poème de six cents vers à rimes plates, faits comme ceux de l’Adonis ; un enchaînement si prolongé de la grâce ; mille difficultés vaincues, mille voluptés captées dans la continuité d’une trame inviolable où elles se juxtaposent, sont resserrées et contraintes de se fondre, donnant enfin l’illusion d’une tapisserie vaste et variée ; tout ce travail que le connaisseur considère par transparence, au travers des prestiges de l’ouvrage, en dépit des mouvements de la chasse, des vicissitudes de l’amour, et dont il s’émerveille à mesure que son esprit le reconstitue, le fait renoncer sans retour à la première et primitive idée qu’il avait gardée de La Fontaine.
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N’allons plus croire que quelque amateur de jardins, un homme qui perd son temps comme il perd ses bas ; à demi ahuri, à demi inspiré ; un peu niais, un peu narquois, un peu sentencieux ; dispensateur aux bestioles qui l’entourent d’une espèce de justice toute motivée de proverbes, puisse être l’auteur authentique d’Adonis. Prenons garde que la nonchalance, ici, est savante ; la mollesse, étudiée ; la facilité, le comble de l’art. Quant à la naïveté, elle est nécessairement hors de cause : l’art et la pureté si soutenus excluent à mon regard toute paresse et toute bonhomie.
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On ne fait pas de la politique avec un bon cœur ; mais davantage, ce n’est pas avec des absences et des rêves que l’on impose à la parole de si précieux et de si rares ajustements. La véritable condition d’un véritable poète est ce qu’il y a de plus distinct de l’état de rêve. Je n’y vois que recherches volontaires, assouplissement des pensées, consentement de l’âme à des gênes exquises, et le triomphe perpétuel du sacrifice.
Celui même qui veut écrire son rêve se doit d’être infiniment éveillé. Si tu veux imiter assez exactement les bizarreries, les infidélités à soi-même du faible dormeur que tu viens d’être ; poursuivre dans ta profondeur cette chute pensive de l’âme comme une feuille morte à travers l’immensité vague de la mémoire, ne te flatte pas d’y réussir sans une attention poussée à l’extrême, dont le chef-d’œuvre sera de surprendre ce qui n’existe qu’à ses dépens.
Qui dit exactitude et style, invoque le contraire du songe ; et qui les rencontre dans un ouvrage doit supposer dans son auteur toute la peine et tout le temps qu’il lui fallut pour s’opposer à la dissipation permanente des pensées. Les plus belles, comme les autres, toutes ce sont des ombres ; et les fantômes ici, précèdent les vivants. Ce ne fut jamais un jeu d’oisif que de soustraire un peu de grâce, un peu de clarté, un peu de durée, à la mobilité des choses de l’esprit ; et que de changer ce qui passe en ce qui subsiste. Et plus la proie que l’on convoite est-elle inquiète et fugitive, plus faut-il de présence et de volonté pour la rendre éternellement présente, dans son attitude éternellement fuyante.
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Même un fabuliste est loin de ressembler à ce distrait, que nous formions distraitement naguère. Phèdre est tout élégances ; le La Fontaine des Fables est plein d’artifices. Il ne leur suffit pas, sous un arbre, d’avoir ouï la pie dans son babil, ni les rires ténébreux du corbeau, pour les faire parler si heureusement : c’est qu’il y a un étrange abîme entre les discours que nous tiennent les oiseaux, les feuillages, les idées, et celui que nous leur prêtons : un intervalle inconcevable.
Cette différence mystérieuse entre l’impression ou l’invention même les plus nettes, et leur expression achevée, devient la plus grande possible, — et donc la plus remarquable, — quand l’écrivain impose à son langage le système des vers réguliers. C’est là une convention qui a été bien mal comprise. J’en dirai quelques mots.