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La liberté est si séduisante ; elle l’est si particulièrement pour les poètes ; elle s’offre à leur fantaisie avec des raisons à ce point spécieuses, et dont la plupart sont solides ; elle se pare si proprement de sagesse et de nouveauté, et nous presse, par tant d’avantages dont on voit difficilement les ombres, de revenir sur les règles anciennes, d’en considérer les absurdités, et de les réduire à la pure observance des lois naturelles de l’âme et de l’ouïe, qu’on ne sait d’abord que lui opposer. Peut-on même répondre à cette charmeresse qu’elle favorise dangereusement la négligence, quand elle peut si aisément nous remontrer une quantité accablante de vers très mauvais, très faciles et terriblement réguliers ? Il est vrai qu’il y en a contre elle une égale quantité de détestables qui sont libres. Cette accusation vole entre les deux camps : les meilleurs soutiens d’un parti sont les faibles qui sont dans l’autre, et ils se ressemblent tellement qu’il est inexplicable qu’ils se divisent.

Ce serait donc un grand embarras que de se décider s’il y avait nécessité absolue. Quant à moi, je pense que tout le monde a raison, et qu’il faut faire comme l’on veut. Mais je ne puis m’empêcher d’être intrigué par l’espèce d’obstination qu’ont mise les poètes de tous les temps, jusqu’aux jours de ma jeunesse, à se charger de chaînes volontaires. C’est un fait difficile à expliquer que cet assujettissement que l’on ne percevait presque pas, avant qu’il fût trouvé insupportable. D’où vient cette obéissance immémoriale à des commandements qui nous paraissent si futiles ? Pourquoi cette erreur si prolongée de la part de si grands hommes, et qui avaient un si grand intérêt à donner le plus haut degré de liberté à leur esprit ? Faut-il résoudre cette énigme par une dissonance de termes, comme il est de mode depuis l’affaiblissement de la logique, et penser qu’il existe un instinct de l’artificiel ? Ces mots jurent d’être mis ensemble.

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Je m’étonne d’une autre chose. Notre époque a vu naître presque autant de prosodies qu’elle a compté de poètes, c’est-à-dire un peu plus de systèmes que de têtes, car certaines en ont pu produire plusieurs. Mais, dans le même temps, les sciences, comme l’industrie, poursuivant une politique tout opposée, se créaient des mesures uniformes ; elles se donnaient des unités, elles les réalisaient en étalons dont elles imposaient l’usage par des lois et par des traités ; cependant que chaque poète, prenant son être même pour collection de modules, instituait son propre corps, la période personnelle de son rythme, la durée de son souffle, comme types absolus. Chacun faisait de son oreille et de son cœur, un diapason et une horloge universels.

N’était-ce pas risquer d’être mal entendus, mal lus, mal déclamés ; ou de l’être, du moins, d’une sorte tout imprévue ? Ce risque est toujours très grand. Je ne dis pas qu’une erreur d’interprétation nous nuise toujours, et qu’un miroir d’étrange courbure quelquefois ne nous embellisse. Mais les personnes qui redoutent l’incertitude des échanges entre l’auteur et le lecteur, trouvent assurément dans la fixité du nombre des syllabes, et dans les symétries plus ou moins factices du vers ancien, l’avantage de limiter ce risque d’une manière très simple, — disons, si l’on veut, grossière.

Quant à l’arbitraire de ces règles, il n’est pas, en lui-même, plus grand que celui du langage, vocabulaire ou syntaxe.

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J’irai un peu plus loin dans l’apologie. Je ne juge pas impossible de donner à cette convention et à cette rigueur si contestables, une valeur propre et singulière. Écrire des vers réguliers, c’est là se remettre sans doute à une loi étrangère, assez insensée, toujours dure, parfois atroce ; elle écarte de l’existence un infini de belles possibilités ; elle y appelle de très loin une multitude de pensées qui ne s’attendaient pas d’être conçues. (Quant à celles-ci, j’admettrai que la moitié d’entre elles ne valait pas de naître, et que l’autre moitié nous procure, au contraire, des surprises délicieuses et des harmonies non préétablies, tellement que la perte et le gain se compensent, et que je n’aie plus à m’en occuper.) Mais toutes les beautés innombrables qui demeureront dans l’esprit, toutes celles que l’obligation de rimer, la mesure, la règle incompréhensible de l’hiatus empêchent définitivement de se produire, semblent bien nous constituer une perte immense, dont on peut véritablement se lamenter. Essayons une fois de nous en réjouir : c’est la fonction d’un sage que de se contraindre toujours à changer une perte dans l’apparence d’une perte. Il suffit de penser, il suffit de s’approfondir, pour réussir assez souvent à rendre naïve l’idée que nous avions d’abord d’une perte et d’un gain, en des matières idéales.

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