Cent figures d’argile, si parfaites qu’on les ait pétries, ne donnent pas à l’esprit la même grande idée qu’une seule de marbre à peu près aussi belle. Les unes sont plus fragiles que nous-mêmes ; l’autre l’est un peu moins. Nous imaginons comme elle a résisté au statuaire ; elle ne voulait pas sortir de ses ténèbres cristallisées. Cette bouche, ces bras, ont coûté de longs jours. Un artiste a frappé des milliers de coups rebondissants, lents interrogateurs de la forme future. L’ombre serrée et pure est tombée en éclats, elle a fui en poudre étincelante. Un homme s’est avancé au moyen du temps, contre une pierre ; il s’est glissé difficilement le long d’une amante si profondément endormie dans l’avenir, et il a contourné cette créature peu à peu circonvenue, qui se détache enfin de la masse de l’univers, comme elle fait de l’indécision de l’idée. La voici un monstre de grâce et de dureté, né, pour un temps indéterminé, de la durée et de l’énergie d’une même pensée. Ces alliances si rebelles sont ce qu’il y a de plus précieux. Une grande âme a cette faiblesse pour signe, de vouloir tirer d’elle-même quelque objet dont elle s’étonne, qui lui ressemble, et qui la confonde, pour être plus pur, plus incorruptible, et en quelque sorte plus nécessaire que l’être même dont il est issu. Mais à soi seule, elle n’enfante que le mélange de sa facilité et de sa puissance, entre lesquelles elle ne distingue pas aisément ; elle se restitue le bien et le mal ; elle fait ce qu’elle veut, mais elle ne veut que ce qu’elle peut ; elle est libre, et non souveraine. Il faut essayer, Psyché, d’user toute votre facilité contre un obstacle ; adressez-vous au granit, animez-vous contre lui, et désespérez quelque temps. Voyez vos vains enthousiasmes choir, et vos intentions déconcertées. Peut-être, n’êtes-vous pas encore assez assagie pour préférer votre décision à vos complaisances. Vous trouvez cette pierre trop dure, vous rêvez de la mollesse de la cire, et de l’obéissance de l’argile ? Mais suivez le chemin de votre pensée irritée, bientôt vous rencontrerez cette inscription infernale : « Il n’est rien de si beau que ce qui n’existe pas. »
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Les exigences d’une stricte prosodie sont l’artifice qui confère au langage naturel les qualités d’une matière résistante, étrangère à notre âme, et comme sourde à nos désirs. Si elles n’étaient pas à demi insensées, et qu’elles n’excitassent pas notre révolte, elles seraient radicalement absurdes. On ne peut plus tout faire, une fois acceptées ; on ne peut plus tout dire ; et pour dire quoi que ce soit, il ne suffit plus de le concevoir fortement, d’en être plein et enivré, ni de laisser échapper de l’instant mystique une figure déjà presque tout achevée en notre absence. A un dieu seulement est réservée l’ineffable indistinction de son acte et de sa pensée. Mais nous, il faut peiner ; il faut connaître amèrement leur différence. Nous avons à poursuivre des mots qui n’existent pas toujours, et des coïncidences chimériques ; nous avons à nous maintenir dans l’impuissance, essayant de conjoindre des sons et des significations, et créant en pleine lumière l’un de ces cauchemars où s’épuise le rêveur, quand il s’efforce indéfiniment d’égaliser deux fantômes de lignes aussi instables que lui-même. Nous devons donc passionnément attendre, changer d’heure et de jour comme l’on changerait d’outil, — et vouloir, vouloir… Et même, ne pas excessivement vouloir.
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Pures aujourd’hui de toute force obligatoire et de toute fausse nécessité, ces rigueurs des anciennes lois n’ont plus d’autre vertu que de définir très simplement un monde absolu de l’expression. C’est là, du moins, le sens nouveau que je leur trouve. Nous avons arrêté de soumettre la nature, — je veux dire le langage, — à quelques autres règles que les siennes, et qui ne sont pas nécessaires, mais qui sont nôtres ; et même nous poussons cette fermeté jusqu’à ne pas daigner de les inventer : nous les recevons telles quelles.
Elles séparent nettement ce qui existe par soi-même de ce qui existe spécialement par nous seuls. Voilà qui est proprement humain : un décret. Mais nos voluptés, ni nos émotions, ne périssent, ni ne pâtissent de s’y soumettre : elles se multiplient, elles s’engendrent aussi, par des disciplines conventionnelles. Considérez les joueurs, tout le mal que leur procurent, tout le feu que leur communiquent leurs bizarres accords, et ces restrictions imaginaires de leurs actes : ils voient invinciblement leur petit cheval d’ivoire assujetti à certain bond particulier sur l’échiquier ; ils ressentent des champs de force et des contraintes invisibles que la physique ne connaît point. Ce magnétisme s’évanouit avec la partie, et l’excessive attention qui l’avait si longuement soutenu, se dénature et se dissipe comme un rêve… La réalité des jeux est dans l’homme seul.
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Entendez-moi. Je ne dis pas que le « délice sans chemin » ne soit le principe et le but même de l’art des poètes. Je ne déprise pas le don éblouissant que fait notre vie à notre conscience, quand elle jette brusquement dans le brasier mille souvenirs d’un seul coup. Mais, jusques à nos jours, jamais une trouvaille, ni un ensemble de trouvailles, n’ont paru constituer un ouvrage.
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J’ai seulement voulu faire concevoir que les nombres obligatoires, les rimes, les formes fixes, tout cet arbitraire, une fois pour toutes adopté, et opposé à nous-mêmes, ont une sorte de beauté propre et philosophique. Des chaînes qui se roidissent à chaque mouvement de notre génie, nous rappellent, sur le moment, à tout le mépris que mérite, sans aucun doute, ce familier chaos, que le vulgaire appelle pensée et dont ils ignorent que les conditions naturelles ne sont pas moins fortuites, ni moins futiles, que les conditions d’une charade.