Acante avait dix-neuf ans au moment que ces vers purent se répandre. Bien des gens avaient dû en avoir connaissance, sinon par le célèbre manuscrit, chef-d’œuvre du calligraphe Nicolas Jarry, que le poète avait offert à Fouquet, du moins par les copies qui devaient passer de main en main, et circuler de groupe en groupe, de salon à salon.

Je ne parierais pas que Racine n’eût pas su notre Adonis par cœur.

Peut-être ces accents de Vénus ont-ils communiqué à cette pure voix dont je disais les vertus tout à l’heure le ton initial et son premier sentiment d’elle-même ? Il en faut assez peu pour enfanter un grand homme dans un jeune homme ignorant de ses dons. Les plus grands, et même les plus saints, ont eu besoin de précurseurs.

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Il est naturel et absurde de regretter les belles choses qui ne se sont pas faites, et qui nous semblent encore avoir été possibles, bien après que l’événement a démontré qu’il n’y avait pas de place pour elles dans le monde. Ce sentiment étrange est presque inséparable de la considération de l’histoire : nous regardons la suite du temps comme une route dont chaque point est un carrefour…

Moi, devant Adonis, je regrette toutes les heures dépensées par La Fontaine à cette quantité de Contes qu’il nous a laissés et dont je ne puis souffrir le ton rustique et faux, les vers d’une facilité répugnante

Nos deux époux, à ce que dit l’histoire,

Sans disputer n’étaient pas un moment…, etc.

leur bassesse générale, et tout l’ennui que respire un libertinage si contraire à la volupté et si mortel à la poésie. Et je regrette plus encore les quelques Adonis qu’il eût pu faire au lieu de ces Contes assommants. Quelles idylles et quelles églogues il était né pour écrire ! Chénier qui s’y est mis avec tant de bonheur, et qui suit un peu de La Fontaine, ne nous console pas entièrement de cette perte imaginaire. Son art semble plus mince, moins pur, et moins mystérieux que celui de notre auteur. On en voit plus clairement les moyens.

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