Cet Adonis de La Fontaine a été écrit il y a environ deux cent soixante ans. Dans cet espace, la langue française n’a pas été sans varier. Puis, le lecteur d’aujourd’hui est bien éloigné du lecteur de 1660. Il a d’autres souvenirs, et une tout autre « sensibilité » ; il n’a pas la même culture, en supposant qu’il en ait une (il en a quelquefois plusieurs, il arrive qu’il n’en ait point du tout) ; il a perdu et il a gagné ; il n’est presque plus de la même espèce. Mais la considération du lecteur le plus probable est l’ingrédient le plus important de la composition littéraire ; l’esprit de l’auteur, qu’il le veuille, qu’il le sache, ou non, est comme accordé sur l’idée qu’il se fait nécessairement de son lecteur ; et donc le changement d’époque, qui est un changement de lecteur, est comparable à un changement dans le texte même, changement toujours imprévu, et incalculable.
Réjouissons-nous de pouvoir encore lire Adonis, et presque tout avec délices ; mais ne pensons pas que nous lisions celui même des contemporains de l’auteur. Ce qu’ils prisaient le plus, peut-être nous échappe-t-il ; ce qu’ils regardaient à peine nous touche quelquefois étrangement. Certaines choses charmantes se sont faites profondes ; d’autres, tout insipides. Songez aux attraits et aux dégoûts que ce texte peut exciter chez un homme de nos jours, nourri des poètes modernes ; toutes ces lectures prochaines l’ont harmonisé à elles ; et son esprit comme son oreille, sont devenus sensibles à des impressions que l’auteur n’avait jamais pensé de produire ; insensibles à des effets qu’il avait soigneusement étudiés. Jamais Racine, par exemple, quand il a écrit son illustre vers :
Dans l’Orient désert quel devint mon ennui !
ne s’est imaginé de peindre autre chose que le désespoir d’un amant. Mais l’accord magnifique de ces trois mots, quand le temps le transporte et le fait traverser le XIXe siècle, trouve un renforcement inattendu et une résonance extraordinaire dans la poésie romantique ; dans une âme de notre époque, il se mélange merveilleusement à quelques-uns des plus beaux vers de Baudelaire. Il se détache d’Antiochus, il prend une généralité pure et nostalgique. Son élégance finie se transforme en beauté infinie : cet « Orient », ce « désert », cet « ennui », combinés sous Louis XIV, acquièrent un sens illimité, et la puissance d’un charme, par le fait d’un autre siècle qui ne peut plus les concevoir que dans sa couleur.
Il en est ainsi d’Adonis. Quel plaisir aujourd’hui retirer de ce conte galant ? Il se ranime, peut-être, par le contraste d’une forme si douce et de si claires mélodies avec notre système de discordances, et cette tradition de l’excessif que nous avons docilement reçue. Nos yeux brûlés demandent un repos à ces grâces fondues et à ces ombres transparentes ; notre bouche exaspérée retrouve quelque étrangeté à l’eau pure. Il peut même nous arriver que le bien dire nous séduise par soi seul.
La Graulet, 1920
AVANT-PROPOS[5]
[5] Cet avant-propos a paru en tête du recueil de poèmes de M. Lucien Fabre : La connaissance de la Déesse, en 1920.
Un doute a disparu de l’esprit depuis quelque quarante années. Une démonstration définitive a rejeté parmi les rêves l’antique ambition de la quadrature du cercle. Heureux les géomètres, qui résolvent de temps à autre, telle nébuleuse de leur système ; mais les poètes le sont moins ; ils ne sont pas encore assurés de l’impossibilité de quarrer toute pensée dans une forme poétique.
Comme les opérations qui conduisent le désir à se construire une figure de langage, harmonieuse et inoubliable, sont très secrètes et très composées, il est permis encore, — il le sera toujours, — de douter si la spéculation, l’histoire, la science, la politique, la morale, l’apologétique (et, en général, toutes les sujettes de la prose), ne peuvent prendre pour apparence, l’apparence musicale et personnelle d’un poème. Ce ne serait qu’une affaire de talent : nulle interdiction absolue. L’anecdote et sa moralité, la description et la généralisation, l’enseignement, la controverse, — je ne vois pas de matière intellectuelle qui n’ait été au cours des âges, contrainte au rythme, et soumise par l’art à d’étranges, — à de divines exigences.