Ni l’objet propre de la poésie, ni les méthodes pour le joindre n’étant élucidés, ceux qui les connaissent s’en taisant, ceux qui les ignorent en dissertant, toute netteté sur ces questions demeure individuelle, la plus grande contrariété dans les opinions est permise, et il y a, pour chacune d’elles, d’illustres exemples, et des expériences difficiles à contester.

A la faveur de cette incertitude, la production de poèmes appliqués aux sujets les plus divers s’est poursuivie jusqu’à nous ; même, les plus grandes œuvres versifiées, les plus admirables, peut-être, qui nous aient été transmises, appartiennent à l’ordre didactique ou historique. Le De natura Rerum, les Géorgiques, l’Énéide, la Divine Comédie, la Légende des siècles… empruntent une partie de leur substance et de leur intérêt à des notions que la prose la plus indifférente aurait pu recevoir. On peut les traduire sans les rendre tout insignifiants. Il était donc à pressentir qu’un temps viendrait où les vastes systèmes de cette espèce céderaient à la différenciation. Puisqu’on peut les lire de plusieurs façons indépendantes entre elles, ou les disjoindre en moments distincts de notre attention, cette pluralité de lectures devait conduire quelque jour à une sorte de division du travail (C’est ainsi que la considération d’un corps quelconque a exigé, dans la suite des temps, la diversité des sciences.)

On voit enfin, vers le milieu du XIXe siècle, se prononcer dans notre littérature, une volonté remarquable d’isoler définitivement la Poésie, de tout autre essence qu’elle-même. Une telle préparation de la poésie à l’état pur avait été prédite et recommandée avec la plus grande précision par Edgar Poe. Il n’est donc pas étonnant de voir commencer dans Baudelaire cet essai d’une perfection qui ne se préoccupe plus que d’elle-même.

Au même Baudelaire appartient une autre initiative. Le premier parmi nos poètes, il subit, il invoque, il interroge la Musique. Par Berlioz et par Wagner, la musique romantique avait recherché les effets de la littérature. Elle les a supérieurement obtenus ; ce qui est aisé à concevoir, car la violence, sinon la frénésie, l’exagération de profondeur, de détresse, d’éclat ou de pureté qui étaient dans le goût de ce temps-là, ne se traduisent guère dans le langage sans entraîner avec elles bien des niaiseries et des ridicules insolubles dans la durée ; ces éléments de ruine sont moins sensibles chez les musiciens que chez les poètes. C’est, peut-être, que la musique emporte avec elle une sorte de vie qu’elle nous impose par le physique, tandis que les monuments de la parole nous demandent, au contraire, de la leur prêter…

Quoi qu’il en soit, une époque vint pour la poésie, où elle se sentit pâlir et défaillir devant les énergies et les ressources de l’orchestre. Le plus riche, le plus retentissant poème de Hugo est très loin de communiquer à son auditeur ces illusions extrêmes, ces frissons, ces transports ; et dans l’ordre quasi-intellectuel, ces feintes lucidités, ces types de pensée, ces images d’une étrange mathématique réalisée, que libère, dessine ou fulmine la symphonie ; et qu’elle exténue jusqu’au silence, ou qu’elle anéantit d’un seul coup, laissant après elle dans l’âme l’extraordinaire impression de la toute-puissance et du mensonge… Jamais, peut-être, la confiance que les poètes placent dans leur génie particulier, les promesses d’éternité qu’ils ont reçues dès la jeunesse du monde et du langage, leur possession immémoriale de la lyre, et ce premier rang qu’ils se flattent d’occuper dans la hiérarchie des serviteurs de l’univers, n’ont paru si précisément menacés. Ils sortaient accablés des concerts. Accablés, — éblouis ; comme si, dans le septième ciel transportés par une cruelle faveur, on ne les eût ravis jusqu’à cette altitude que pour qu’ils connussent une lumineuse contemplation de possibilités interdites et de merveilles inimitables. Plus aiguës et plus incontestables sentaient-ils ces délices impérieuses, plus la souffrance de leur orgueil était présente et désespérée.


L’orgueil les conseilla. Il est, chez les hommes de l’esprit, une nécessité vitale.

A chacun selon sa nature, il souffla donc l’âme de la lutte, — étrange lutte intellectuelle ; tous les moyens de l’art des vers, tous les artifices de rhétorique et de prosodie connus furent rappelés ; maintes nouveautés sommées de se produire à la conscience surexcitée.


Ce qui fut baptisé : le Symbolisme, se résume très simplement dans l’intention commune à plusieurs familles de poètes (d’ailleurs ennemies entre elles) de « reprendre à la Musique, leur bien ». Le secret de ce mouvement n’est pas autre. L’obscurité, les étrangetés qui lui furent tant reprochées ; l’apparence de relations trop intimes avec les littératures anglaise, slave ou germanique ; les désordres syntaxiques, les rythmes irréguliers, les curiosités du vocabulaire, les figures continuelles,… tout se déduit facilement sitôt que le principe est reconnu. C’est en vain que les observateurs de ces expériences, et que ceux mêmes qui les pratiquaient, s’en prenaient à ce pauvre mot de Symbole. Il ne contient que ce que l’on veut ; si quelqu’un lui attribue sa propre espérance, il l’y retrouve ! — Mais nous étions nourris de musique, et nos têtes littéraires ne rêvaient que de tirer du langage presque les mêmes effets que les causes purement sonores produisaient sur nos êtres nerveux. Les uns, Wagner ; les autres chérissaient Schumann. Je pourrais écrire qu’ils les haïssaient. A la température de l’intérêt passionné, ces deux états sont indiscernables.