La parenté de cette tendance avec les conceptions récentes s’accuse, lorsque l’on découvre dans le poème dont je parle, l’affirmation de relations symétriques et réciproques entre la matière, le temps, l’espace, la gravitation et la lumière. J’ai souligné le mot symétrique : c’est en effet, une symétrie formelle, qui est le caractère essentiel de la représentation de l’univers selon Einstein. Elle en fait la beauté.

Mais Poe ne s’en tient pas aux constituants physiques des phénomènes. Il insère la vie et la conscience dans son dessein. Que de choses ici viennent à la pensée ! Le temps n’est plus où l’on distinguait aisément entre le matériel et le spirituel. Toute l’argumentation reposait sur une connaissance achevée de la « matière » que l’on croyait déposséder et en somme, sur l’apparence !

L’apparence de la matière est d’une substance morte, d’une puissance qui ne passerait à l’acte que par une intervention extérieure et tout étrangère à sa nature. De cette définition, l’on tirait autrefois des conséquences invincibles. Mais la matière a changé de visage. L’expérience a fait concevoir le contraire de ce que la pure observation faisait voir. Toute la physique moderne, qui a créé, en quelque sorte, des relais pour nos sens, nous a persuadés que notre antique définition n’avait aucune valeur absolue, ni spéculative. Elle nous montre que la matière est étrangement diverse et comme indéfiniment surprenante ; qu’elle est un assemblage de transformations qui se poursuivent et se perdent dans la petitesse, même, dans les abîmes de cette petitesse ; on nous dit que se réalise, peut-être, un mouvement perpétuel. Il y a une fièvre éternelle dans les corps.

A présent, nous ne savons plus ce que peut, ou ce que ne peut pas, contenir ou produire, dans l’instant ou dans la suite, un fragment d’un corps quelconque. L’idée même de matière se distingue aussi peu que l’on veut de celle d’énergie. Tout s’approfondit en agitations, en rotations, en échanges et en rayonnements. Nos yeux, nos mains, nos nerfs, en sont eux-mêmes faits ; et les apparences de mort ou de sommeil que nous offre d’abord la matière, sa passivité, son abandon aux actions extérieures, sont composés dans nos sens comme ces ténèbres qui sont obtenues d’une certaine superposition de lumières.

On peut résumer tout ceci en écrivant que les propriétés de la matière semblent dépendre seulement de l’ordre de grandeur où nous nous plaçons pour les observer. Mais alors, ses qualités classiques, son manque de spontanéité, sa différence essentielle avec le mouvement, la continuité ou l’homogénéité de sa texture, ne peuvent plus être opposées absolument aux concepts de vie, de sensibilité et de pensée, puisque ces caractères si simples sont purement superficiels. En deçà de l’ordre de grandeur des observations grossières, toutes les anciennes définitions sont en défaut. Nous savons que des propriétés et des puissances inconnues s’exercent dans l’infra-monde, puisque nous en avons décelé quelques-unes, que nos sens n’étaient pas faits pour percevoir. Mais nous ne savons ni énumérer ces propriétés, ni même assigner un nombre fini à la pluralité croissante des chapitres de la physique. Nous ne savons même pas si la généralité de nos concepts n’est pas illusoire quand nous les transportons dans ces domaines qui bornent et supportent le nôtre. Parler de fer ou d’hydrogène, c’est supposer des entités, — de l’existence et de la permanence desquelles rien ne nous assure qu’une expérience très restreinte et très peu prolongée. Davantage, il n’y a aucune raison de penser que notre espace, notre temps, notre causalité, gardent un sens quelconque là où notre corps est impossible. Et sans doute, l’homme qui essaye de se représenter l’intimité des choses, ne peut que lui adapter les catégories ordinaires de son esprit. Mais plus il s’avance dans ses recherches, et même, plus il augmente ses pouvoirs enregistreurs, plus il s’éloigne de ce qu’on pourrait nommer l’optimum de la connaissance. Le déterminisme se perd dans des systèmes inextricables à milliards de variables, où l’œil de l’esprit ne peut plus suivre les lois et s’arrêter sur quelque chose qui se conserve. Quand la discontinuité devient la règle, l’imagination qui jadis s’employait à achever la vérité que les perceptions avaient fait soupçonner, et les raisonnements tissue, se doit déclarer impuissante. Quand les objets de nos jugements sont des moyennes, c’est que nous renonçons à considérer les événements eux-mêmes. Notre savoir tend vers le pouvoir, et s’écarte d’une contemplation coordonnée des choses ; il faut des prodiges de subtilité mathématique pour lui redonner quelque unité. On ne parle plus de principes premiers ; les lois ne sont plus que des instruments toujours perfectibles. Elles ne gouvernent plus le monde, elles sont appareillées à l’infirmité de nos esprits ; on ne peut plus se reposer sur leur simplicité : il y a toujours, comme une pointe persistante, quelque décimale non satisfaite qui nous rappelle à l’inquiétude et au sentiment de l’inépuisable.


On voit, par ces remarques, que les intuitions de Poe quant à la constitution d’ensemble de l’univers physique, moral, et métaphysique, ne sont ni infirmées ni confirmées par les découvertes si nombreuses et si importantes qui ont été faites depuis 1847. Certaines d’entre ces vues peuvent même être rattachées, sans sollicitations excessives, à des conceptions assez récentes. Quand Edgar Poe mesure la durée de son Cosmos par le temps nécessaire pour que toutes les combinaisons possibles des éléments aient été effectuées, on pense aux idées de Boltzmann, et à ses calculs de probabilité appliqués à la théorie cinétique des gaz. Il y a dans Eurêka un pressentiment du principe de Carnot et de la représentation de ce principe par le mécanisme de la diffusion ; l’auteur semble avoir devancé les esprits hardis qui retirent l’univers de sa mort fatale, au moyen d’un passage infiniment bref par un état infiniment peu probable.

Une analyse complète d’Eurêka n’étant pas actuellement mon dessein, je ne parlerai presque point de l’usage fait par l’auteur, de l’hypothèse de Laplace. L’objet de Laplace était restreint. Il ne se proposait que de reconstituer le développement du système solaire. Il se donnait une masse gazeuse en voie de refroidissement, pourvue d’un noyau déjà fortement condensé, et animée d’une rotation autour d’un axe passant par son centre de gravité. Il supposait l’attraction, l’invariabilité des lois de la mécanique, et s’assignait pour seule tâche d’expliquer le sens de rotation des planètes et de leurs satellites, le peu d’excentricité des orbes, et la faiblesse des inclinaisons. Dans ces conditions, la matière, soumise au refroidissement et à la force centrifuge, s’écoule des pôles vers l’équateur de la masse, et se dispose sur une zone, qui est le lieu des points où la pesanteur et l’accélération centrifuge se font équilibre. Ainsi se forme un anneau nébuleux qui doit se rompre assez vite ; les fragments de cet anneau s’agglomèrent enfin en une planète…

Le lecteur d’Eurêka verra quelle extension Edgar Poe a donnée à la loi de gravitation, comme il a fait à l’hypothèse de Laplace. Il a bâti sur ces fondements mathématiques, un poème abstrait qui est un des rares exemplaires modernes d’une explication totale de la nature matérielle et spirituelle, une cosmogonie.

La Cosmogonie est un genre littéraire d’une remarquable persistance, et d’une étonnante variété, l’un des genres les plus antiques qui soient.