Telle est la forme primitive, et comme enfantine, de notre idée de l’univers.
Il faut y regarder de plus près, et se demander si cette notion très naturelle, c’est-à-dire très impure, peut figurer dans un raisonnement non illusoire.
J’observerai en moi-même ce que je pense sous ce nom.
Une première forme d’univers m’est offerte par l’ensemble des choses que je vois. Mes yeux entraînent ma vision de place en place, et trouvent des affections de toute part. Ma vision excite la mobilité de mes yeux à l’agrandir, à l’élargir, à la creuser sans cesse. Il n’est pas de mouvement de ces yeux qui rencontre une région d’invisibilité ; il n’en est point qui n’engendre des effets colorés ; et par le groupe de ces mouvements qui s’enchaînent entre eux, qui se prolongent, qui s’absorbent ou se correspondent l’un l’autre, je suis comme enfermé dans ma propriété de percevoir. Toute la diversité de mes vues se compose dans l’unité de ma conscience motrice.
J’acquiers l’impression générale et constante d’une sphère de simultanéité qui est attachée à ma présence. Elle se transporte avec moi, son contenu est indéfiniment variable, mais elle conserve sa plénitude par toutes les substitutions qu’elle peut subir. Si je me déplace, ou si les corps qui m’environnent se modifient, l’unité de ma représentation totale, la propriété qu’elle possède de m’enclore, n’en est pas altérée. J’ai beau me fuir, m’agiter de toute manière, je suis toujours enveloppé de tous les mouvements-voyants de mon corps, qui se transforment les uns dans les autres et me reconduisent invinciblement à la même situation centrale.
Je vois donc un tout. Je dis que c’est un Tout, car il épuise en quelque sorte ma capacité de voir. Je ne puis rien voir que dans cette forme d’un seul tenant, et dans cette juxtaposition qui m’environne. Toutes mes autres sensations se réfèrent à quelque lieu de cette enceinte, dont le centre pense et se parle.
Voilà mon premier Univers. Je ne sais si l’aveugle-né pourrait avoir une notion aussi nette et immédiate d’une somme de toutes choses, tant les propriétés particulières de la connaissance par les yeux me paraissent essentielles à la formation d’un domaine entier et complet par moi-même. La vue assume en quelque sorte la fonction de la simultanéité, c’est-à-dire de l’unité telle quelle.
Mais cette unité que compose nécessairement ce que je puis voir dans un instant, cet ensemble de liaisons réciproques de figures ou de taches, où je déchiffre ensuite et assigne la profondeur, la matière, le mouvement et l’événement, où je regarde et découvre ce qui m’attire et ce qui m’inquiète, me communique la première idée, le modèle, et comme le germe de l’univers total que je crois exister autour de ma sensation, masqué et révélé par elle. J’imagine invinciblement qu’un immense système caché supporte, pénètre, alimente et résorbe chaque élément actuel et sensible de ma durée, le presse d’être et de se résoudre ; et que chaque moment est donc le nœud d’une infinité de racines qui plongent à une profondeur inconnue dans une étendue implicite, — dans le passé — dans la secrète structure de cette notre machine à sentir et à combiner, qui se remet incessamment au présent. Le présent, considéré comme une relation permanente entre tous les changements qui me touchent, me fait songer à un solide auquel ma vie sensitive serait attachée, comme une anémone de mer à son galet. Comment vais-je bâtir sur cette pierre un édifice hors duquel rien ne pourrait être ? Comment passer de l’univers restreint et instantané à l’univers complet et absolu ?
Il s’agirait maintenant de concevoir et de construire autour d’un germe réel une figure qui satisfasse à deux exigences essentielles : l’une, qui est de tout admettre, d’être capable du tout, et de nous représenter ce tout ; l’autre, qui est de pouvoir servir notre intelligence, se prêter à nos raisonnements, et nous rendre un peu mieux instruits de notre condition, un peu plus possesseurs de nous-mêmes.
Mais il suffit de préciser et de rapprocher l’une de l’autre ces deux nécessités de la connaissance, pour éveiller brusquement les difficultés insurmontables que porte en soi la moindre tentative de donner une définition utilisable de l’Univers.