Ce que nous voyons dans le ciel, et ce que nous trouvons au fond de nous-mêmes, étant également soustraits à notre action, et l’un scintillant au delà de nos entreprises, l’autre vivant en deçà de nos expressions, il se fait donc une sorte de relation entre l’attention que nous attachons au plus loin, et notre attention la plus intime. Elles sont comme des extrêmes de notre attente, qui se répondent, et qui se ressemblent par l’espérance de quelque nouveauté décisive, dans le ciel ou dans le cœur.

A ce nombre d’étoiles qui est prodigieux pour nos yeux, le fond de l’être oppose un sentiment éperdu d’être soi, d’être unique, — et cependant d’être seul. Je suis tout, et incomplet. Je suis tout et partie.

L’obscurité qui nous entoure nous fait une âme toute nue.

Cette obscurité est tout ensemencée de clartés inaccessibles. L’on peut difficilement se défendre de songer à des demeures où l’on veille. Nous peuplons vaguement l’ombre de vivants lumineux et inconnaissables.

Cette même ombre qui nous supprime les environs de notre corps, par conséquence rabaisse le son de notre voix et la réduit à une parole intérieure, car nous avons une tendance à ne parler véritablement qu’à des êtres peu éloignés.

Nous éprouvons un calme et un malaise singuliers. Entre le « moi » et le « non-moi », il n’y a plus de passage. Pendant la pleine lumière, il existait un enchaînement de nos pensées avec les choses, par nos actes. Nous échangions des sensations contre des pensées, et des pensées contre des sensations ; et nos actes servaient d’intermédiaires, notre temps servait de monnaie. Mais à présent il n’y a plus d’échanges, il n’y a plus cet homme agissant qui est mesure des choses. Il n’y a plus que deux présences distinctes et deux natures incommensurables. Il n’y a que deux adversaires qui se contemplent et qui ne se comprennent pas. L’immense agrandissement de nos perspectives, la réduction de notre pouvoir sont confrontés. Nous perdons pendant quelque temps l’illusion familière que les choses nous correspondent. Une mouche qui ne peut pas traverser une vitre est notre image.

Nous ne pouvons pas rester à ce point mort. La sensibilité ne connaît point d’équilibre. On pourrait même la définir comme une fonction dont le rôle est de rompre dans les vivants tout équilibre de leurs puissances. Il faut donc que notre esprit s’excite soi-même à se défaire de sa stupeur et à se reprendre de cette solennelle et immobile surprise que lui causent le sentiment d’être tout, et l’évidence de n’être rien.

On voit alors le solitaire par essence, l’esprit, se défendre par ses pensées. Notre corps se défend contre le monde, par ses réflexes et par ses diverses sécrétions ; et tantôt, il les produit comme au hasard, et comme pour faire hâtivement quelque chose ; et tantôt, ce sont des mouvements opportuns et des humeurs efficaces qu’il oppose exactement à ce qui l’opprime ou qui l’irrite. L’âme n’agit pas autrement contre l’inhumanité de la nuit. Elle s’en défend par ses créations qui, les unes, sont naïves et irrésistibles comme des réflexes ; les autres sont réfléchies, retardées, combinées, articulées, et adaptées à la connaissance qu’elle peut avoir de notre situation.

Nous trouverons donc en nous deux ordres de réponses à la sensation que j’ai décrite, et que nous donnent la vue du ciel et l’imagination de l’univers. Les unes seront spontanées, et les autres élaborées. Elles sont bien différentes, quoiqu’elles puissent se mêler et se combiner dans la même tête ; mais il faut les séparer pour les définir. On les distingue souvent en attribuant les unes au cœur, les autres à l’esprit. Ces termes sont assez commodes.

Le cœur finit presque toujours, dans sa lutte contre la figure effrayante du monde, par susciter, à force de désir, l’idée de quelque Etre assez puissant pour contenir, pour avoir construit, ou pour émettre, ce monstre d’étendue et de rayonnements qui nous produit, qui nous alimente, qui nous enferme, qui nous menace, qui nous fascine, qui nous intrigue et nous dévore. Et cet Etre, ce sera même une Personne, — c’est-à-dire qu’il y aura quelque ressemblance entre lui et nous, et je ne sais quel espoir d’une entente indéfinissable. Voilà ce que le cœur trouve. Il tend à se répondre par un dieu.