L’apparence de « vie » et de « vérité », qui est l’objet des calculs et des ambitions du romancier, tient à l’introduction incessante d’observations, — c’est-à-dire d’éléments reconnaissables, qu’il incorpore à son dessein. Une trame de détails véritables et arbitraires raccorde l’existence réelle du lecteur aux feintes existences des personnages ; d’où ces simulacres prennent assez souvent d’étranges puissances de vie qui les rendent comparables, dans nos pensées, aux personnes authentiques. Nous leur prêtons, sans le savoir, tous les humains qui sont en nous, car notre faculté de vivre implique celle de faire vivre. Tant nous leur prêtons, tant vaut l’œuvre.
Il ne doit point y avoir de différences essentielles entre le roman et le récit naturel des choses que nous avons vues et entendues. Ni rythmes, ni symétries, ni figures, ni formes, ni même de composition déterminée ne lui sont imposés. Une seule loi, mais sous peine de la mort : il faut, — et d’ailleurs, il suffit, — que la suite nous entraîne, et même nous aspire, vers une fin, — qui peut être l’illusion d’avoir vécu violemment ou profondément une aventure, ou bien celle de la connaissance précise d’individus inventés. Il est remarquable, — on le montrerait aisément par l’exemple des romans populaires, — qu’un ensemble d’indications toutes insignifiantes, et comme nulles une à une (puisqu’on peut les transformer, une à une, en d’autres d’égale facilité), produise l’intérêt passionné et l’effet de la vie. — Il n’en faut rien conclure contre le roman ; mais tout au plus accuser quelque peu la vie, qui se trouve une somme parfaitement réelle de choses dont les unes sont vaines, et les autres, imaginaires…
Le roman peut donc admettre tout ce qu’appelle et admet chaque développement ordonné de notre mémoire, quand elle reprend et commente un temps que nous avons vécu : non seulement portraits, paysages, et ce qu’on nomme « psychologie », mais encore toute sorte de pensées, allusions à toutes les connaissances. Il peut agiter, compulser tout l’esprit.
C’est en quoi le roman se rapproche formellement du rêve ; on peut les définir l’un et l’autre, par la considération de cette curieuse propriété : que tous leurs écarts leur appartiennent.
Mais l’on associe généralement les poèmes avec les songes, et ce me semble légèrement pensé.
Au contraire des poèmes, un roman peut être résumé, c’est-à-dire raconté lui-même ; il supporte qu’on en déduise une figure semblable ; il contient donc toute une part qui peut, à volonté, devenir implicite. Il peut aussi être traduit, sans perte du principal. Il peut être développé intérieurement ou prolongé à l’infini, comme il peut être lu en plusieurs séances… Il n’y a d’autres bornes à sa durée et à sa diversité, que celles mêmes des loisirs et des forces de son lecteur ; toutes les restrictions qu’on peut lui imposer ne procèdent pas de son essence, mais seulement des intentions et des décisions particulières de l’écrivain.
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Proust a tiré un parti extraordinaire de ces conditions si simples et si larges. Il n’a pas saisi la « vie » par l’action même ; il l’a rejointe, et comme imitée, par la surabondance des connexions que la moindre image trouvait si aisément dans la propre substance de l’auteur. Il donnait des racines infinies à tous les germes d’analyse que les circonstances de sa vie avaient semés dans sa durée. L’intérêt de ses ouvrages réside dans chaque fragment. On peut ouvrir le livre où l’on veut ; sa vitalité ne dépend point de ce qui précède, et en quelque sorte, de l’illusion acquise ; elle tient à ce qu’on pourrait nommer l’activité propre du tissu même de son texte.
Proust divise, — et nous donne la sensation de pouvoir diviser indéfiniment, — ce que les autres écrivains ont accoutumé de franchir.
Nous, à chaque élément de notre chemin, nous venons de méconnaître un infini en puissance, qui n’est que la propriété de tous nos souvenirs de pouvoir se combiner entre eux. Pour avancer dans notre existence, et satisfaire aux événements, il nous faut nécessairement négliger cette propriété d’imminence de notre profonde nature. Nous sommes faits intimement d’une chose qui se fait ; et qui se fait aux dépens du possible. Nous sommes, par notre seule conscience, parfaitement inépuisables, — nous qui ne pouvons nous arrêter en nous-mêmes, sans subir aussitôt tant de pensées, sans les voir se substituer l’une à l’autre, ou bien se développer l’une dans l’autre, ouvrant une perspective de parenthèses… L’âme ne peut sans cesse qu’elle ne crée, et qu’elle ne dévore ses créatures. Elle ébauche à chaque instant d’autres vies, engendre ses héros et ses monstres, elle esquisse des théories, commence des poèmes… Tout ce que l’on perd, ou que l’on croit perdre, mais tout ce que l’on peut espérer de soi, ce trésor de toute valeur et de valeur nulle, duquel chacun de nous retire ce qu’il est, — c’est là sans doute ce que Marcel Proust appelait le Temps perdu. Personne, ou presque personne, n’en avait jusqu’à lui délibérément utilisé les ressources. Ce fut là se servir de tout son être ; c’est à quoi il l’a consumé.