Proust sut accommoder les puissances d’une vie intérieure singulièrement riche et curieusement travaillée, à l’expression d’une petite société qui veut être, et qui doit être, superficielle. Par son acte, l’image d’une société superficielle est une œuvre profonde.

Tant d’esprit devait-il s’y employer ? L’objet valait-il tant de soins, et une attention si soutenue ? — Ceci est très digne d’examen.

Ce qui soi-même se nomme le « Monde » n’est composé que de personnages symboliques. Nul n’y figure qu’au titre de quelque abstraction. Il faut bien que tous les pouvoirs se rencontrent ; que l’argent, quelque part, cause avec la beauté ; que la politique s’apprivoise avec l’élégance ; que les lettres et la naissance se conviennent et se donnent le thé. Sitôt qu’une puissance nouvelle se fait reconnaître, il ne se passe pas un temps infini que ses représentants n’apparaissent dans les réunions du « monde » ; et le mouvement de l’histoire se résume assez bien dans l’accession successive des espèces sociales aux salons, aux chasses, aux mariages et aux funérailles de la tribu suprême d’une nation.

Toutes ces abstractions dont je parlais, ayant pour suppôts des individus qui sont ce qu’ils sont, il en résulte des contrastes et des complications qui ne s’observent que sur ce petit théâtre. Comme le billet de banque n’est, d’autre part, qu’une feuille de papier, ainsi le personnage du monde compose une sorte de valeur fiduciaire avec une substance vivante. Cette combinaison est merveilleusement propice aux desseins d’un subtil auteur de romans.

Il ne faut pas oublier que nos plus grands écrivains n’ont presque jamais considéré que la Cour. Ils ne tiraient de la Ville que des comédies, et de la campagne que des fables. Mais le très grand art, l’art des figures simplifiées, et des types les plus purs, entités qui permettent le développement symétrique, et comme musical, des conséquences d’une situation bien isolée, est lié à l’existence d’un milieu conventionnel, où se parle un langage orné de voiles et pourvu de limites, où le paraître commande l’être, et le tient noblement dans une contrainte qui change toute la vie en exercice de présence de l’esprit…

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Le « monde » d’aujourd’hui n’est pas si clairement ordonné que l’était cette Cour de jadis. Il n’en mérite pas moins, — et sans doute par un certain désordre, et par d’intéressantes contradictions qui s’y remarquent, — que l’inventeur de Charlus et des Guermantes y ait pris ses figures et ses prétextes, — dont quelques-uns fort délicats. Mais dans ses profondeurs personnelles, Marcel Proust a cherché la métaphysique dont aucun monde ne se passe.

Quant à ses moyens, ils se rattachent sans conteste à notre tradition la plus admirable. On trouve quelquefois que ses ouvrages ne sont pas d’une lecture bien aisée. Mais je ne cesse de répondre qu’il faut bénir les auteurs difficiles de notre temps. S’ils se forment quelques lecteurs, ce n’est pas seulement pour leur usage. Ils les rendent du même coup à Montaigne, à Descartes, à Bossuet, et à quelques autres qui valent peut-être encore d’être lus. Tous ces grands hommes parlent abstraitement ; ils raisonnent ; ils approfondissent ; ils dessinent d’une seule phrase tout le corps d’une pensée achevée. Ils ne craignent pas le lecteur, ils ne mesurent pas leur peine, ni la sienne. Encore un peu de temps, et nous ne les comprendrons plus.

INTRODUCTION A LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

I. — NOTE ET DIGRESSION (1919)