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Il lui faut cependant se découvrir je ne sais quels points de repère tellement placés que sa vie particulière et cette vie généralisée qu’il s’est trouvée, se composent. La clairvoyance imperturbable qui lui semble (mais sans le convaincre tout à fait), le représenter tout entier à lui-même, voudrait se soustraire à la relativité qu’elle ne peut pas ne pas conclure de tout le reste. Elle a beau se transformer en elle-même, et de jour en jour, se reproduire aussi pure que le soleil, cette identité apparente emporte avec elle un sentiment qu’elle est trompeuse. Elle sait, dans sa fixité, être soumise à un mystérieux entraînement et à une modification sans témoin ; et elle sait donc qu’elle enveloppe toujours, même à l’état le plus net de sa lucidité, une possibilité cachée de faillite et de totale ruine, — comme il arrive au rêve le plus précis de contenir un germe inexplicable de non-réalité.
C’est une manière de lumineux supplice que de sentir que l’on voit tout, sans cesser de sentir que l’on est encore visible, et l’objet concevable d’une attention étrangère ; et sans se trouver jamais le poste ni le regard qui ne laissent rien derrière eux.
— Durus est hic sermo, va bientôt dire le lecteur. Mais en ces matières, qui n’est pas vague est difficile, qui n’est pas difficile est nul. Allons encore un peu.
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Pour une présence d’esprit aussi sensible à elle-même, et qui se ferme sur elle-même par le détour de « l’Univers », tous les événements de tous les genres, et la vie, et la mort, et les pensées, ne lui sont que des figures subordonnées. Comme chaque chose visible est à la fois étrangère, indispensable, et inférieure à la chose qui y voit, ainsi l’importance de ces figures, si grande qu’elle apparaisse à chaque instant, pâlit à la réflexion devant la seule persistance de l’attention elle-même. Tout le cède à cette universalité pure, à cette généralité insurmontable que la conscience se sent être.
Si tels événements ont le pouvoir de la supprimer, ils sont, du même coup, destitués de toute signification ; que s’ils la conservent, ils rentrent dans son système. L’intelligence ignore d’être née, comme elle ignore qu’elle périra. Elle est instruite, oui, de ses fluctuations et de son effacement final, mais au titre d’une notion qui n’est pas d’une autre espèce que les autres ; elle se croirait, très aisément, inamissible et inaltérable, si ce n’était qu’elle a reconnu par ses expériences, un jour ou l’autre, diverses possibilités funestes, et l’existence d’une certaine pente qui mène plus bas que tout. Cette pente fait pressentir qu’elle peut devenir irrésistible ; elle prononce le commencement d’un éloignement sans retour du soleil spirituel, du maximum admirable de la netteté, de la solidité, du pouvoir de distinguer et de choisir ; on la devine qui s’abaisse, obscurcie de mille impuretés psychologiques, obsédée de bourdons et de vertiges, à travers la confusion des temps et le trouble des fonctions, et qui se dirige défaillante au milieu d’un désordre inexprimable des dimensions de la connaissance, jusqu’à l’état instantané et indivis qui étouffe ce chaos dans la nullité.
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Mais, opposé tout de même à la mort qu’il l’est à la vie, un système complet de substitutions psychologiques, plus il est conscient et se remplace par lui-même, plus il se détache de toute origine, et plus se dépouille-t-il, en quelque sorte, de toute chance de rupture. Pareil à l’anneau de fumée, le système tout d’énergies intérieures prétend merveilleusement à une indépendance et à une insécabilité parfaites. Dans une très claire conscience, la mémoire et les phénomènes se trouvent tellement reliés, attendus, répondus ; le passé si bien employé ; le nouveau si promptement compensé ; l’état de relation totale si nettement reconquis que rien ne semble pouvoir commencer, rien se terminer, au sein de cette activité presque pure. L’échange perpétuel de choses qui la constitue, l’assure en apparence d’une conservation indéfinie, car elle n’est attachée à aucune ; et elle ne contient pas quelque élément-limite, quelque objet singulier de perception ou de pensée, tellement plus réel que tous les autres, que quelque autre ne puisse pas venir après lui. Il n’est pas une telle idée qu’elle satisfasse aux conditions inconnues de la conscience au point de la faire évanouir. Il n’existe pas de pensée qui extermine le pouvoir de penser, et le conclue, — une certaine position du pêne qui ferme définitivement la serrure. Non, point de pensée qui soit pour la pensée une résolution née de son développement même, et comme un accord final de cette dissonance permanente.
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