Puisque la connaissance ne se connaît pas d’extrémité, et puisque aucune idée n’épuise la tâche de la conscience, il faut bien qu’elle périsse dans un événement incompréhensible que lui prédisent et que lui préparent ces affres et ces sensations extraordinaires dont je parlais ; qui nous esquissent des mondes instables et incompatibles avec la plénitude de la vie ; mondes inhumains, mondes infirmes et comparables à ces mondes que le géomètre ébauche en jouant sur les axiomes, le physicien en supposant d’autres constantes que celles admises. Entre la netteté de la vie et la simplicité de la mort, les rêves, les malaises, les extases, tous ces états à demi impossibles, qui introduisent, dirait-on, des valeurs approchées, des solutions irrationnelles ou transcendantes dans l’équation de la connaissance, placent d’étranges degrés, des variétés et des phases ineffables, — car il n’est point de noms pour des choses parmi lesquelles on est bien seul.
Comme la perfide musique compose les libertés du sommeil avec la suite et l’enchaînement de l’extrême attention, et fait la synthèse d’êtres intimes momentanés, ainsi les fluctuations de l’équilibre psychique donnent à percevoir des modes aberrants de l’existence. Nous portons en nous des formes de la sensibilité qui ne peuvent pas réussir, mais qui peuvent naître. Ce sont des instants dérobés à la critique implacable de la durée ; ils ne résistent pas au fonctionnement complet de notre être : ou nous périssons, ou ils se dissolvent. Mais ce sont des monstres pleins de leçons que ces monstres de l’entendement, et que ces états de passage, — espaces dans lesquels la continuité, la connexion, la mobilité connues sont altérées ; empires où la lumière est associée à la douleur ; champs de forces où les craintes et les désirs orientés nous assignent d’étranges circuits ; matière qui est faite de temps ; abîmes littéralement d’horreur, ou d’amour, ou de quiétude ; régions bizarrement soudées à elles-mêmes, domaines non-archimédiens qui défient le mouvement ; sites perpétuels dans un éclair ; surfaces qui se creusent, conjuguées à notre nausée, infléchies sous nos moindres intentions… On ne peut pas dire qu’ils sont réels ; on ne peut pas dire qu’ils ne le sont pas. Qui ne les a pas traversés ne connaît pas le prix de la lumière naturelle et du milieu le plus banal ; il ne connaît pas la véritable fragilité du monde, qui ne se rapporte pas à l’alternative de l’être et du non-être ; ce serait trop simple ! — L’étonnement, ce n’est pas que les choses soient ; c’est qu’elles soient telles, et non telles autres. La figure de ce monde fait partie d’une famille de figures dont nous possédons sans le savoir tous les éléments de groupe infini. C’est le secret des inventeurs.
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Au sortir de ces intervalles, et des écarts personnels où les faiblesses, la présence de poisons dans le système nerveux, mais où les forces et les finesses aussi de l’attention, la logique la plus exquise, la mystique bien cultivée, conduisent diversement la conscience, celle-ci vient donc à soupçonner toute la réalité accoutumée de n’être qu’une solution, parmi bien d’autres, de problèmes universels. Elle s’assure que les choses pourraient être assez différentes de ce qu’elles sont, sans qu’elle-même fût très différente de ce qu’elle est. Elle ose considérer son « corps » et son « monde » comme des restrictions presque arbitraires imposées à l’étendue de sa fonction. Elle voit qu’elle correspond ou qu’elle répond, non à un monde, mais à quelque système de degré plus élevé dont les éléments soient des mondes. Elle est capable de plus de combinaisons internes qu’il n’en faut pour vivre ; de plus de rigueur que toute occasion pratique n’en requiert et n’en supporte ; elle se juge plus profonde que l’abîme même de la vie et de la mort animales ; et ce regard sur sa condition ne peut réagir sur elle-même, tant elle s’est reculée et placée hors du tout, et tant elle s’est appliquée à ne jamais figurer dans quoi que ce soit qu’elle puisse concevoir ou se répondre. Ce n’est plus qu’un corps noir qui tout absorbe et ne rend rien.
Retirant de ces remarques exactes et de ces prétentions inévitables une hardiesse périlleuse ; forte de cette espèce d’indépendance et d’invariance qu’elle est contrainte de s’accorder, elle se pose enfin comme fille directe et ressemblante de l’être sans visage, sans origine, auquel incombe et se rapporte toute la tentative du cosmos… Encore un peu, et elle ne compterait plus comme existences nécessaires que deux entités essentiellement inconnues : Soi et X. Toutes deux abstraites de tout, impliquées dans tout, impliquant tout. Égales et consubstantielles.
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L’homme que l’exigence de l’infatigable esprit conduit à ce contact de ténèbres éveillées, et à ce point de présence pure, se perçoit comme nu et dépouillé, et réduit à la suprême pauvreté de la puissance sans objet ; victime, chef-d’œuvre, accomplissement de la simplification et de l’ordre dialectique ; comparable à cet état où parvient la plus riche pensée quand elle s’est assimilée à elle-même, et reconnue, et consommée en un petit groupe de caractères et de symboles. Le même travail que nous faisons sur un objet de réflexions, il l’a dépensé sur le sujet qui réfléchit.
Le voici sans instincts, presque sans images ; et il n’a plus de but. Il n’a pas de semblables. Je dis : homme, et je dis : il, par analogie et par manque de mots.
Il ne s’agit plus de choisir, ni de créer ; et pas plus de se conserver que de s’accroître. Rien n’est à surmonter, et il ne peut pas même être question de se détruire.
Tout « génie » est maintenant consumé, ne peut plus servir de rien. Ce ne fut qu’un moyen pour atteindre à la dernière simplicité. Il n’y a pas d’acte du génie qui ne soit moindre que l’acte d’être. Une loi magnifique habite et fonde l’imbécile ; l’esprit le plus fort ne trouve pas mieux en soi-même.