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Enfin, cette conscience accomplie s’étant contrainte à se définir par le total des choses, et comme l’excès de la connaissance sur ce Tout, — elle, qui pour s’affirmer doit commencer par nier une infinité de fois, une infinité d’éléments, et par épuiser les objets de son pouvoir sans épuiser ce pouvoir même, — elle est donc différente du néant, d’aussi peu que l’on voudra.
— Elle fait songer naïvement à une assistance invisible logée dans l’obscurité d’un théâtre. Présence qui ne peut pas se contempler, condamnée au spectacle adverse, et qui sent toutefois qu’elle compose toute cette nuit haletante, invinciblement orientée. Nuit complète, nuit impénétrable, nuit absolue ; mais nuit nombreuse, nuit très avide, nuit secrètement organisée, toute construite d’organismes qui se limitent et se compriment ; nuit compacte aux ténèbres bourrées d’organes, qui battent, qui soufflent, qui s’échauffent, et qui défendent, chacun selon sa nature, leur emplacement et leur fonction. En regard de l’intense et mystérieuse assemblée, brillent dans un cadre fermé, et s’agitent, tout le Sensible, l’Intelligible, le Possible. Rien ne peut naître, périr, être à quelque degré, avoir un moment, un lieu, un sens, une figure, — si ce n’est sur cette scène définie, que les destins ont circonscrite, et que l’ayant séparée de je ne sais quelle confusion primordiale, comme furent au premier jour les ténèbres séparées de la lumière, ils ont opposée et subordonnée à la condition d’être vue…
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Si je vous ai menés dans cette solitude, et jusqu’à cette netteté désespérée, c’est qu’il fallait bien conduire à sa dernière conséquence l’idée que je me suis faite d’une puissance intellectuelle. Le caractère de l’homme est la conscience ; et celui de la conscience, une perpétuelle exhaustion, un détachement sans repos et sans exception de tout ce qu’y paraît, quoi qui paraisse. Acte inépuisable, indépendant de la qualité comme de la quantité des choses apparues, et par lequel l’homme de l’esprit doit enfin se réduire sciemment à un refus indéfini d’être quoi que ce soit.
Tous les phénomènes, par là frappés d’une sorte d’égale répulsion, et comme rejetés successivement par un geste identique, apparaissent dans une certaine équivalence. Les sentiments et les pensées sont enveloppés dans cette condamnation uniforme, étendue à tout ce qui est perceptible. Il faut bien comprendre que rien n’échappe à la rigueur de cette exhaustion ; mais qu’il suffit de notre attention pour mettre nos mouvements les plus intimes au rang des événements et des objets extérieurs : du moment qu’ils sont observables, ils vont se joindre à toutes choses observées. — Couleur et douleur ; souvenirs, attente et surprises ; cet arbre, et le flottement de son feuillage, et sa variation annuelle, et son ombre comme sa substance, ses accidents de figure et de position, les pensées très éloignées qu’il rappelle à ma distraction, — tout cela est égal… Toutes choses se substituent, — ne serait-ce pas la définition des choses ?
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Il est impossible que l’activité de l’esprit ne le contraigne pas enfin à cette considération extrême et élémentaire. Ses mouvements multipliés, ses intimes contestations, ses perturbations, ses retours analytiques, que laissent-ils d’inaltéré ? Qu’est-ce qui résiste à l’entrain des sens, à la dissipation des idées, à l’affaiblissement des souvenirs, à la variation lente de l’organisme, à l’action incessante et multiforme de l’univers ? — Ce n’est que cette conscience seule, à l’état le plus abstrait.
Notre personnalité elle-même, que nous prenons grossièrement pour notre plus intime et plus profonde propriété, pour notre souverain bien, n’est qu’une chose, et muable et accidentelle, auprès de ce moi le plus nu ; puisque nous pouvons penser à elle, calculer ses intérêts, et même les perdre un peu de vue, elle n’est donc qu’une divinité psychologique secondaire, qui habite notre miroir et qui obéit à notre nom. Elle est de l’ordre des Pénates. Elle est sujette à la douleur, friande de parfums comme les faux dieux, et comme eux, la tentation des vers. Elle s’épanouit dans les louanges. Elle ne résiste pas à la force des vins, à la délicatesse des paroles, à la sorcellerie de la musique. Elle se chérit, et se trouve par là docile et facile à conduire. Elle se disperse dans le carnaval de la démence, elle se plie bizarrement aux anamorphoses du sommeil. Plus encore : elle est contrainte, avec ennui, de se reconnaître des égales, de s’avouer qu’elle est inférieure à telles autres ; et ce lui est amer et inexplicable.
Tout, d’ailleurs, la fait convenir qu’elle est un simple événement ; qu’il lui faut figurer, avec tous les accidents du monde, dans les statistiques et dans les tables ; qu’elle a commencé par une chance séminale, et dans un incident microscopique ; qu’elle a couru des milliards de risques ; été façonnée par une quantité de rencontres, et qu’elle est en somme, tout admirable, toute volontaire, tout accusée et étincelante qu’elle puisse être, l’effet d’un incalculable désordre.