Chaque personne étant un « jeu de la nature », jeu de l’amour et du hasard, la plus belle intention, et même la plus savante pensée de cette créature toujours improvisée, se sentent inévitablement de leur origine. Son acte est toujours relatif, ses chefs-d’œuvre sont casuels. Elle pense périssable, elle pense individuel, elle pense par raccrocs ; et elle ramasse le meilleur de ses idées dans des occasions fortuites et secrètes qu’elle se garde d’avouer. — Et, d’ailleurs, elle n’est pas sûre d’être positivement quelqu’un ; elle se déguise et se nie plus facilement qu’elle ne s’affirme. Tirant de sa propre inconsistance quelques ressources et beaucoup de vanité, elle met dans les fictions son activité favorite. Elle vit de romans, elle épouse sérieusement mille personnages. Son héros n’est jamais soi-même…

Enfin les neuf dixièmes de sa durée se passent dans ce qui n’est pas encore, dans ce qui n’est plus, dans ce qui ne peut pas être ; tellement que notre véritable présent a neuf chances sur dix de n’être jamais.

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Mais chaque vie si particulière possède toutefois, à la profondeur d’un trésor, la permanence fondamentale d’une conscience que rien ne supporte ; et comme l’oreille retrouve et reperd, à travers les vicissitudes de la symphonie, un son grave et continu qui ne cesse jamais d’y résider, mais qui cesse à chaque instant d’être saisi, — le moi pur, élément unique et monotone de l’être même dans le monde, retrouvé, reperdu par lui-même, habite éternellement notre sens ; cette profonde note de l’existence domine, dès qu’on l’écoute, toute la complication des conditions et des variétés de l’existence.

L’œuvre capitale et cachée du plus grand esprit n’est-elle pas de soustraire cette attention substantielle à la lutte des vérités ordinaires ? Ne faut-il pas qu’il arrive à se définir, contre toutes choses, par cette pure relation immuable entre les objets les plus divers, ce qui lui confère une généralité presque inconcevable, et le porte en quelque manière, à la puissance de l’univers correspondant ? — Ce n’est pas sa chère personne qu’il élève à ce haut degré, puisqu’il la renonce en y pensant, et qu’il la substitue dans la place du sujet par ce moi inqualifiable, qui n’a pas de nom, qui n’a pas d’histoire, qui n’est pas plus sensible, ni moins réel que le centre de masse d’une bague ou d’un système planétaire, — mais qui résulte de tout, quel que soit ce tout…

Tout à l’heure, le but évident de cette merveilleuse vie intellectuelle était encore… de s’étonner d’elle-même. Elle s’absorbait à se faire des enfants qu’elle admirât ; elle se bornait à ce qu’il y a de plus beau, de plus doux, de plus clair et de plus solide ; elle n’était gênée que de sa comparaison avec d’autres organisations concurrentes ; elle s’embarrassait du problème le plus étrange que l’on puisse jamais se proposer, et que nous proposent nos semblables, et qui consiste simplement dans la possibilité des autres intelligences, dans la pluralité du singulier, dans la coexistence contradictoire de durées indépendantes entre elles, — tot capita, tot tempora, — problème comparable au problème physique de la relativité, mais incomparablement plus difficile…

Et voici que son zèle pour être unique l’emportant, et que son ardeur pour être toute puissante l’éclairant, elle a dépassé toutes créations, toutes œuvres et jusqu’à ses desseins les plus grands, en même temps qu’elle dépose toute tendresse pour elle-même, et toute préférence pour ses vœux. Elle immole en un moment son individualité. Elle se sent conscience pure : il ne peut pas en exister deux. Elle est le moi, le pronom universel, appellation de ceci qui n’a pas de rapport avec un visage. O quel point de transformation de l’orgueil, et comme il est arrivé où il ne savait pas qu’il allait ! Quelle modération le récompense de ses triomphes ! Il fallait bien qu’une vie si fermement dirigée, et qui a traité comme des obstacles, ou que l’on tourne ou que l’on renverse, tous les objets qu’elle pouvait se proposer, ait enfin une conclusion inattaquable, non une conclusion de sa durée, mais une conclusion en elle-même… Son orgueil l’a conduite jusque là, et là se consume. Cet orgueil conducteur l’abandonne étonnée, nue, infiniment simple sur le pôle de ses trésors.

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Ces pensées ne sont pas mystérieuses. On aurait pu écrire tout abstraitement que le groupe le plus général de nos transformations, qui comprend toutes sensations, toutes idées, tous jugements, tout ce qui se manifeste intus et extra, admet un invariant.

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