Cependant, ils nous revenaient toujours invinciblement attirés par le charme du lac Léman. Mais pour les retenir et les fixer à Genève, d’abord, puis à la villa de Meyrin que Trophimowsky ne tardait pas à acquérir, il fallut une assez grave maladie d’Isabelle, alors âgée de cinq ans, de cette troublante Isabelle, dont vous avez entrepris d’éditer l’œuvre inconnue et de narrer la si courte et poignante vie, ce à quoi je voudrais, Monsieur, vous aider de mon mieux.
Quand Isabelle naquit, j’étais moi-même, depuis quatre ans, père d’une charmante fillette qui devait être sa meilleure amie, comme j’étais le plus fidèle intime de ses parents. De sa prime enfance, tout ce que je puis vous dire, c’est qu’elle était laide, très laide même, et que ses parents se montrèrent fortement impressionnés de cette disgrâce dont ils cherchèrent la cause en vain, Nathalie étant, comme je vous l’ai dit, la beauté même incarnée et son père, qui mourut d’ailleurs peu de temps après la naissance d’Isabelle, n’ayant, dans ses traits, rien de laid, voire de simplement disgracieux.
Or, voici qu’après cette sérieuse maladie et vers la fin de ses six ans, ce qui arrive quelquefois, mais jamais à ce point-là, comme si une bonne fée avait soufflé sur son visage pendant son sommeil, Isabelle se mit à devenir, un peu chaque jour, une jolie, gracieuse et avenante fillette promettant d’être ce qu’elle devint, en effet, vers ses seize ans, une jeune fille charmante sans être belle, à la fois robuste et fine, infiniment distinguée, attrayante et cent fois plus désirable, enfin, que beaucoup d’autres, au visage desquelles la nature prodigua des soins raffinés.
Elle ressemblait peu à son père, mais beaucoup à Nathalie et à son grand-oncle, dont elle eut dès lors l’intelligence très vive, tandis qu’elle empruntait à sa mère son activité dévorante et l’inquiète mobilité de son esprit.
Vous ai-je dit qu’à la mort du père d’Isabelle, Trophimowsky s’était épris, pour sa petite nièce, d’une vraie passion paternelle, tandis que Nathalie, tout en la chérissant beaucoup, gardait, sans cependant le laisser paraître, toutes ses préférences au jeune Augustin de Moërder, son autre fils, lequel était un fort bel enfant.
Mais, en revanche, le frère et la sœur s’aimèrent, dès cette époque, d’un profond amour qui arracha souvent des larmes très douces à leurs parents.
De son grand-oncle, Isabelle eut aussi cette avide et insatiable curiosité de l’esprit, qui la faisait passer des journées entières et des nuits dans la bibliothèque de la villa, où elle lisait, à se rendre aveugle et indifféremment tous les livres qui tombaient sous sa main fiévreuse, au petit bonheur. Science, histoire, philosophie, littérature, d’imagination, vers et prose, elle dévorait tout, sans arriver à satisfaire cette effrayante boulimie de son cerveau.
Trophimowsky ne fit jamais rien pour réformer cette avidité, qui fut la sienne en ses jeunes ans, et, comme on avait fait pour lui-même, il n’en limita pas davantage le champ.
N’allez pas croire pour cela qu’il se désintéressât de cette créature si chère, en laquelle il retrouvait à la fois, avec un tressaillement de joie, les traits de son propre visage et son âme d’adolescent. Bien loin de là, mais sans en rien laisser paraître et sans qu’Isabelle elle-même s’en doutât, il la regardait croître en santé, en joliesse et surveillait l’épanouissement de son intelligence juvénile, comme un amateur passionné surveille l’éclosion de ses fleurs aimées.
Certain jour, un familier de la maison, esprit cultivé, mais puritain genevois quelque peu morose, s’étonnait, devant lui, de cette liberté d’étude ainsi laissée sans contrôle à une jeune fille de seize ans.