Tous en gardaient l’impression que jamais pensée plus puissante et plus virile ne fut servie par une forme plus séduisante, et nul d’entre nous ne le quittait sans l’avoir instamment supplié de livrer au public ces fruits de sa vie laborieuse et de ses incessantes méditations.

« Plus tard, plus tard, répondait-il sans lassitude, il y a beaucoup à retoucher. »

Que sont devenus ces manuscrits et aussi celui d’un Essai sur le suicide, et encore celui d’une massive et substantielle étude Sur les tyrans de l’Hellade, deux chefs-d’œuvre d’audacieuse érudition ? Je l’ignore, hélas ! car alors que mourut mon pauvre ami, je voyageais depuis trois ans, hors de Suisse, pour oublier ma solitude et la mort de ma chère enfant.

Les plus impétueux et les plus intransigeants d’entre nous n’en professaient pas moins pour ce grand savant, si simple et si bon, une profonde vénération.

C’est dans sa Psychologie du Révolté et dans son Essai sur le Suicide, que le groupe des plus virulents qui furent les premiers terroristes, avaient puisé l’idée d’une association tendant à colliger l’effort ultime des désespérés de la vie, à l’utiliser en le dirigeant contre la vie des tyrans et de leurs collaborateurs les plus actifs. Le principe était : L’instinct de la conservation dont l’homme est affligé vaut plus, pour la sauvegarde matérielle de ses oppresseurs, que les meilleures cottes de mailles et que les cosaques les plus dévoués. Celui qui a fait le sacrifice de la vie et plus particulièrement celui qui s’en trouve ainsi chassé par l’égoïsme et la cruauté de la société présente, est susceptible de devenir, pour cette dernière, mille fois plus dangereux que les plus hardis militants, dont l’audace est bridée par la vision de l’échafaud ou du peloton d’exécution.

On devait donc rechercher partout où faire se pourrait, ces malheureux, les recueillir, les initier rapidement aux meilleures méthodes terroristes, insuffler à leur désespérance une haine suffisante de ses causes, et enfin, leur mettre aux mains le moyen de se venger avant de mourir, en bien précisant un but à leurs coups.

Trophimowsky ignora toujours l’existence de cette Association quasiment restée d’ailleurs à l’état de projet, et il ignora aussi que, de ses études spéculatives, en avait pu sortir l’idée.

Toutefois, bien qu’à la veille de mourir, je n’en persiste pas moins à croire qu’il y a là, pour la puissance et l’avenir du terrorisme, une mine précieuse à exploiter.

Tandis que je m’installais définitivement à Genève, Trophimowsky, accompagné de Nathalie, en proie à la douleur profonde de son veuvage, errait encore, pendant de longs mois, à travers la Suisse et l’Italie, car on ne savait auquel de l’oncle ou de la nièce, était échue l’humeur la plus vagabonde, ou pour mieux dire, tous les deux possédaient au même degré ces instincts nomades dont, par sa mère, devait hériter Isabelle Eberhardt.

Ils allaient donc de Lausanne à Berne, de Berne à Bâle, de Bâle à Zurich et Lucerne, estivant en Herzégovine, promenant leurs automnales rêveries sur les rives aimables du lac Majeur, descendant jusqu’à Florence et Rome pour hiverner à Naples, Palerme et visiter la riante Trinacrie.