» Même en temps de paix, et pour la préserver, cette guenille innommable, à peine digne de balayer les cloaques et les égouts, de ce qu’il appelle le déshonneur, il s’impose des sacrifices écrasants, dont une partie suffirait à tirer de la misère et de l’ignorance la moitié du genre humain, et il ne rêve que machines capables de détruire en quelques heures l’autre moitié.
» Passe encore, ô homme du XIXe siècle, en train de mourir comme les autres dans l’ignominie, passe encore que tu restes éternellement la Brute religieuse, rituelle et dogmatique, qui s’aplatit devant le triangle maçonnique ou la croix du Nazaréen, on ne s’extermine plus guère pour Dieu, on se contente de se déshonorer en son nom. Mais que tu persistes à être le bandit des siècles de fer, dénommant son repaire : La Patrie, que derrière tes frontières, comme le voleur et l’assassin dans leur caverne, tu n’aies qu’un but, un idéal : l’emporter sur ton voisin, le tuer, le piller et le voler pour t’agrandir, voilà certes qui est fait pour pousser au désespoir les hommes intelligents… »
Lisez et relisez ces lignes, Monsieur, songez ensuite qu’elles furent écrites et imprimées voici plus de quarante ans, par des hommes que traquait sans trêve la police dont je viens de vous parler, songez encore qu’après avoir ainsi rédigé et tiré à plus de cent mille exemplaires sur du papier à chandelle, au fond d’une cave, dans un quartier ouvrier de Genève, le Knout, un placard bi-mensuel, d’autres hommes en prenaient de lourds ballots et, risquant mille fois leur vie, gagnaient la frontière russe, pour les remettre à ceux qui les attendaient. Réfléchissez à tout cela et dites-moi ensuite si les « insurrectionnels » d’alors ne valaient pas ceux d’aujourd’hui et si, au point de vue de la hardiesse et de l’éloquence, les premiers ne l’emportaient pas de beaucoup sur les seconds.
Cependant, pour l’exactitude de votre étude biographique sur Isabelle Eberhardt et sa famille, je dois vous dire que Trophimowsky ne fut jamais parmi les violents des révoltés en exil. Il n’était d’ailleurs pas, ainsi que je vous l’ai indiqué, un véritable banni, un réfugié politique, comme la plupart d’entre nous. Il n’avait jamais comparu devant les tribunaux de l’Empire : aucune condamnation, par conséquent, ne pesait sur lui. Toutefois, pendant sa vie d’étudiant et après, il avait à maintes reprises manifesté des idées libérales fortement hostiles au tzarisme et n’avait pas dissimulé ses nombreuses amitiés dans les milieux révolutionnaires de ce temps-là. Et c’est pourquoi, sans encore l’inquiéter sérieusement, la police politique le surveillait depuis longtemps et de fort près. C’est pour échapper à cette inquisition de plus en plus gênante et aussi pour protester hautement contre les oppresseurs de son pays qu’il s’était volontairement exilé.
L’atmosphère empuantie de Moscou et de Pétersbourg lui étant devenue insupportable et sa situation de fortune le lui permettant, il avait voulu respirer l’air plus salubre du Léman.
Je m’empresse d’ajouter qu’il partit à temps, car, ainsi qu’il l’apprit peu après son arrivée, les policiers, ayant eu vent de sa correspondance avec certains de ses amis, réfugiés en Suisse, se disposaient à perquisitionner chez lui et probablement à l’arrêter.
Les difficultés qu’éprouva son notaire pour lui faire tenir une partie de sa fortune, lui montrèrent suffisamment qu’il avait eu raison de changer d’air.
A cet exil bénévole, à ses amitiés révolutionnaires et à la générosité touchante dont il fit preuve à leur endroit, se bornèrent ses agissements. Il n’écrivit jamais dans le Knout, qui n’eut d’ailleurs que dix numéros, aujourd’hui introuvables, même au poids de l’or, ni dans les autres feuilles propagandistes d’alors.
Son esprit allait plutôt vers les doctrines spéculatives de la révolution, sur lesquelles il noircit beaucoup de papier sans jamais rien publier.
C’est ainsi qu’il écrivit à Genève d’abord, puis à Meyrin, une Psychologie de l’Autocrate et une Psychologie du Révolté, dont il lisait, de temps à autre, quelques pages aux amis qui venaient le visiter.