Vous considérez l’antimilitarisme, l’antipatriotisme, la haine ouverte du drapeau et de l’armée comme les théories les plus osées qu’ait risqué l’esprit rénovateur d’aujourd’hui ; eh bien, sachez-le, votre Gustave Hervé pissait encore dans son berceau, si j’ose m’exprimer ainsi, et y faisait ce dans quoi il proposa plus tard de planter vos trois couleurs, que nous avions, nous, jugé les nôtres ainsi que les drapeaux de toutes les nations comme dignes seulement de balayer la boue des cloaques, et la fiente des égouts. Lisez, Monsieur, ce que l’un de nous écrivait et ce que nous imprimions en langue russe, dans une petite feuille que nous appelions : Le Knout :
« … C’est ça, l’Empire des Tzars, gouverné, depuis des siècles, par des bandits, des ivrognes et des fous ; ça l’Empire d’Allemagne, qu’une lignée de soudards cancéreux mène la cravache à la main ; ça l’Empire français, que dirige un loufoque criminel ; ça le trône d’Angleterre, sur lequel une matrone cupide et niaise assied son derrière engraissé par toutes les famines des Indes…
» Oh ! misère… misère, de notre pauvre humanité, quand donc voudras-tu nous abandonner ?…
» Incroyable vraiment que, depuis les temps historiques et même avant, depuis qu’il y a des révoltés, il n’y ait rien de changé sur cette fange arrondie, que des milliards de créatures, prétendues intelligentes et raisonnables, se laissent toujours gouverner par des fantoches imbéciles où sanguinaires, plus souvent les deux à la fois ! Qu’elles s’inclinent niaisement devant des idoles et qui pis est devant de soi-disant symboles, fruits amers de l’humaine stupidité.
» Quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, comme un fellah des époques pharaoniques ou un Hindou du Rig-Véda, l’homme d’aujourd’hui croit à Dieu. Il est resté la brute religieuse dont parle Platon. Le fantôme du Divin a imprégné sa cervelle pour toujours ; l’eau qui la baigne sous les méninges est de l’eau lustrale, et elle circule tout au long de sa moelle, provoquant des réflexes rituels.
» La passion du Dogme (avec un grand D) est plus nécessaire à sa vie morale que ne le sont à son existence physique les battements de son cœur.
» Il s’éteindrait et avec lui mourrait sa race — ce qu’il faut peut-être souhaiter — si, par la ruse ou par la force, il ne pouvait imposer à ses semblables ce qu’il croit la vérité.
» Voyez plutôt, après la tyrannie du moine, se dresser à l’horizon la tyrannie non moins insolente et nauséabonde du franc-maçon.
» Comme il y a des siècles et des siècles, et avec autant d’ardeur, il courbe la tête et délire devant un chiffon versicolore qu’il appelle le drapeau et avec lequel — tant il est sali de honte — un homme propre, intelligent et honnête ne se devrait même pas torcher le c…
» La folie que cette loque imbibée de sang, déchaîne en son âme, quand ses maîtres l’agitent devant lui, est plus épouvantable et plus cruelle que jamais. Les guerres des temps passés ne sont que des berquinades, près des contemporaines tueries.