— Ami, me dit-il, ces deux livres sont à toi. Garde-les comme le souvenir le plus précieux qu’un ami puisse donner à son ami.
Et avec un sourire dont s’illuminait ses yeux mouillés :
— Mais pourquoi, oui, pourquoi n’être pas venu me voir avant de t’imposer cette corvée qui a dû être bien rude pour toi. Oh ! dès le lendemain même du jour où je t’ai remis ces livres, j’ai su que tu ne les avais pas apportés à Monsieur C… Figure-toi, en effet, que j’ai reçu de mon notaire trois mille roubles ce matin-là, et naturellement, je me suis précipité boulevard Saint-Michel, pour essayer de les ravoir. Dès lors, sans rien connaître de ton aventure, j’ai deviné que tu étais à Paris, que tu n’avais pas vendu les livres, et aussi que tu m’envoyais ce qu’il me fallait pour ne pas mourir de faim ; car toi seul, m’entends-tu, toi seul, connaissais ma détresse du moment. Je t’ai cherché partout, sauf, bien entendu, dans la cuisine de ton gargotier.
Je voulus encore une fois déposer les deux livres sur sa table, mais il se fâcha, et toujours pleurant et riant :
— Je te supplie de les garder, car il me sera plus doux encore de les savoir en tes mains que de moi-même les posséder.
Je sortis donc, emportant les livres et mesurant, à la grandeur de son cadeau, la profondeur de son amitié.
Vous comprenez maintenant que j’y tienne comme au trésor le plus précieux. J’ai, de même que tous les proscrits, beaucoup souffert. J’ai subi les pires malheurs de l’exil ; j’en ai connu les plus affreuses détresses, et possédant des milliers de roubles de rentes, il y eut de nombreux jours où me manquèrent les deux sous de mon petit pain. Aujourd’hui, bien qu’ayant passé la septantaine, et encore pourvu de ce qu’il faut pour attendre la mort en paix, j’aimerais mieux souffrir à nouveau la faim, comme à trente ans, que de vendre, au poids de l’or, ces deux bouquins.
Quelques semaines après ce moment inoubliable de notre vie à Paris, nous partions ensemble pour la Suisse, que nous ne devions plus quitter. On nous y laissa vivre en paix ; de notre côté, d’ailleurs, nous mîmes lentement et pour toujours une sourdine à notre activité révolutionnaire, pris que nous fûmes par la passion de l’étude, par le nouveau foyer que tous deux nous nous créâmes à Genève et aussi conquis par le nouvel évangile de Tolstoï qui, déjà, prêchait la résignation aux révoltés du monde entier.
Mais, puisque je suis à vous parler du plus cher de mes amis, avant de quitter ce chapitre de sa vie et de la mienne, laissez-moi vous dire combien, à cette rude époque qui précéda et suivit la guerre franco-allemande, l’existence des fugitifs et des proscrits russes à l’étranger, était plus dure et plus difficile qu’aujourd’hui. D’une part, l’entente des tyrans européens avait su créer une police internationale de premier ordre et dont la vigilance ne connaissait pas la fatigue, soutenue qu’elle était par d’incalculables fonds secrets, et d’autre part, les moyens de locomotion plus rares rendaient les déplacements peu faciles : nous-mêmes étions moins nombreux, plus aisés à surveiller, et il fallait d’incessants miracles pour lui échapper.
Et ces miracles-là, nous les accomplissions quand il le fallait. Oui, Monsieur, nous avons tous poussé les audaces de la pensée révolutionnaire jusqu’à un point que les militants de l’heure présente ne dépassèrent jamais.