« Ce n’est pas la même chose, dans mon cas il ne s’agit que de mon bien-être, ma personne n’étant en rien menacée ; dans le tien il y va du salut de nos amis. Pour eux autant que pour toi, je consens ce sacrifice : fais-moi donc la grâce de m’obéir en tous points. »

Je repris les livres, et dissimulant mes larmes ainsi que lui cachait les siennes, je sortis. Comme je passais dans la petite rue Monsieur-le-Prince pour gagner le boulevard Saint-Michel, mon attention fut attirée par un carré de papier blanc collé sur la porte d’une modeste gargote d’étudiants.

Je m’en approchai machinalement et je lus :

« On demande pour tout de suite un plongeur. Vingt francs par mois et la nourriture. Très pressé ».

Merci, Seigneur, voilà le salut, pensai-je aussitôt. Je coupe ma barbe, j’endosse un costume de marmiton, je dépiste ainsi la police qui ne songera pas à me chercher, moi, le fils d’un puissant seigneur, dans le sous-sol de cet infime restaurant, je gagne ma vie en attendant des jours meilleurs, et aussi de quoi empêcher ce brave Trophimowsky de mourir de faim, tout en lui sauvant les deux livres, auxquels il tient plus encore qu’à son estomac.

Et tout cela fut aussitôt accompli que conçu.

Une heure après, rasé comme un garçon de café, et en costume de plongeur, de mes mains blanches qui n’avaient jamais manié que la plume du journaliste, je rinçais la vaisselle d’un restaurant à douze sous la portion.

Je restai là trois semaines sans donner signe de vie à mon ami, tout en lui faisant parvenir chaque jour quelques reliefs de ma cuisine et du pain, toutes choses qu’il croyait lui être envoyées par quelqu’un de nos groupements secrets.

Enfin, lorsque j’eus acquis la conviction que la police avait complètement perdu ma piste, je vins le trouver, et, triomphalement lui rapporter les deux bouquins en lui contant ma petite histoire par le détail.

Je n’avais pas achevé, qu’il m’embrassait et sanglotait comme un enfant.