Bref, Trophimowsky me laissa parler, puis à ma demande d’argent, il ne répondit pas un mot, mais se leva, ouvrit devant moi tous ses tiroirs vides et m’embrassa en pleurant. J’étais fixé et je l’étais d’autant mieux que j’avais aperçu, au coin de sa table de travail, avant qu’il eût le temps de les cacher, un petit morceau de saucisson et un croûton de pain, tout ce qui lui restait pour manger ce jour-là et le lendemain. Les yeux mouillés, moi aussi, et oubliant ma propre détresse devant celle de mon ami, j’allais partir sur une fraternelle poignée de main, mais il me retint, me fit asseoir :
— Il faut tout de même que tu partes, dit-il, et dès ce soir, il y va de ta sécurité personnelle autant que de celle de nos amis.
Et tout en murmurant cela, il ouvrit une de ses malles, y fouilla avec des précautions infinies, et en sortit les deux livres que je viens de vous montrer.
Il les mit dans mes mains et s’assit devant son bureau :
« Ecoute bien, reprit-il, les indications qu’il me reste à te donner. Tu iras tout de suite au boulevard Saint-Michel, à tel numéro, tu monteras au troisième, porte à gauche, et tu demanderas à la bonne qui viendra t’ouvrir, Monsieur C…, de la part de Monsieur A. Trophimowsky. Tu seras introduit de suite auprès de ce vieillard, qui est un des bibliophiles les plus réputés, le plus riche peut-être de Paris, et qui raffole de nos écrivains : tu lui remettras la lettre que je vais écrire, tu prendras les trois cents francs qu’il te donnera et, dès cette nuit, ayant ramassé tes hardes, tu fileras par le premier train. »
Et, sous mes yeux, Trophimowsky écrivit ceci :
« Monsieur, j’ai réfléchi, et vous envoie les deux livres par le porteur auquel vous remettrez les trois cents francs que vous avez bien voulu m’offrir. »
Pendant qu’il signait :
« Non, fis-je, en déposant les volumes sur la table, je ne porterai pas cette lettre à Monsieur C… Du moment que toi-même, plutôt que de te défaire de ces précieux livres, tu préfères souffrir la faim, je ne vois pas pourquoi je n’en ferai pas autant. »
Il répliqua sèchement et d’une voix qui ne supportait pas la contradiction :