C’était au début de son exil, peu après avoir quitté la Russie ; avant de se fixer à Genève, il décida de rester quelque temps à Paris, où son intention était d’achever un travail, par lui commencé, sur l’état de l’enseignement scientifique et philosophique en Europe pendant la grande Révolution.
Les ressources de la Bibliothèque Nationale et des Archives lui étaient indispensables, et il voulait aussi, pendant ce temps, suivre les cours de la Sorbonne et du Museum où professaient deux de ses amis.
Lorsqu’il y arriva, je me trouvais moi-même à Paris, depuis quelque temps, avec un groupe d’autres proscrits presque tous comme lui, et comme moi, anciens étudiants de l’Université de Moscou.
Sur mon conseil, il descendit, avec sa valise et quelques malles pleines de livres, dans un petit hôtel de la rue de Vaugirard, à côté de l’Odéon. La plupart d’entre nous et moi-même habitions tout près, dans les parages des Gobelins.
Sans être richissime, comme certains le croyaient, Trophimowsky possédait une fortune fort enviable, dont il avait, dès lors, la pleine jouissance, tous ses parents étant morts. Très sobre, d’une simplicité antique, solitaire et quelque peu misogyne, il consacrait la presque totalité de ses importantes ressources à ses études et surtout au soulagement de ses frères en révolution. Il fut vraiment la Providence de notre groupe, lequel, à de très rares exceptions près, dont la mienne, ne comptait que des militants peu fortunés. Je dois vous dire, en effet, que ma famille me faisait tenir secrètement, mais avec régularité, des subsides suffisants pour que je puisse, moi aussi, venir en aide à mes compagnons d’exil.
Mais il arriva que la police russe eut vent de ces envois, et somma brutalement mon père, haut fonctionnaire de l’Etat, de les cesser immédiatement sous peine de destitution.
Surveillé moi-même de plus près, je dus, dès lors, prendre mes dispositions pour quitter Paris et me réfugier en Suisse dans le plus bref délai.
Mais pour entreprendre ce voyage et effectuer ce déplacement, il me fallait de l’argent. Or, la caisse de notre petit groupe était vide et il ne me restait plus un sou vaillant. Sans hésiter une minute, je cours rue de Vaugirard, exposer ma situation à Trophimowsky, et lui demander les roubles qui m’étaient indispensables pour échapper à l’inquisition policière dont j’étais l’objet, et dont ne tarderaient certainement pas à souffrir mes compagnons.
Il faut croire que j’inaugurais une série noire, car je trouvai mon ami, que je n’avais pas vu depuis plusieurs semaines, aux prises avec des embarras pareils aux miens, non pas du côté sécurité, mais au point de vue argent.
La faute en était, si ma mémoire est fidèle, au notaire qui détenait encore en Russie sa fortune et qui, par excès de dévouement pour lui, se montrait d’une extraordinaire et fâcheuse timidité, effrayé par la surveillance policière dont il se croyait l’objet.