Deux ans plus tard, par un autre hasard, il se trouva sur la route où passait une lamentable équipe de révoltés se dirigeant, menottes aux poings et escortés par des cosaques, vers la Sibérie. Son émotion fut non moins profonde, et il tomba malade à nouveau.

Cette émotivité douloureuse ainsi mise en branle par les atrocités du tzarisme, il la garda jusqu’au dernier de ses jours. Et il va dès lors sans dire que dès ce moment, tandis que les germes du mal physique s’enracinaient en l’adolescent, la semence féconde du nihilisme pénétrait en son cerveau.

Plus tard, parmi ses nombreuses et illustres amitiés, il compta celle de Dostoiewsky et de Nicolaï Gogol.

Voici, Monsieur, un exemplaire des Cosaques de l’Ukraine, où, sur la feuille de garde, vous pouvez lire, écrite de la main même de l’auteur, cette dédicace plus éloquente que toutes les apologies :

A Alexandre Trophimowsky,

Au savant qui dissimule sa science,
à l’ami sûr qui cache ses vertus comme
d’autres cachent leur ignorance et leurs
vices, son humble et dévoué.

Nicolaï GOGOL.

Et voici maintenant un exemplaire de la Puissance des Ténèbres, où se lisent ces lignes qui attestent non moins chaudement ce que fut l’oncle de Nathalie d’Eberhardt :

A Alexandre Trophimowsky,

En souvenir des jours lointains où
j’acquis un peu de bonté au contact
de son noble cœur.

DOSTOIEWSKY.

Combien d’autres témoignages de ce genre, écrits par les plus grands maîtres de la pensée russe sur des œuvres qui ne mourront pas, Trophimowsky tenait enfouis dans sa bibliothèque de Meyrin !

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Et maintenant voulez-vous savoir comment je suis devenu possesseur de ces deux-ci. Ecoutez et vous connaîtrez un peu plus ce que valait le cœur de mon vieil ami.