Certes, je n’ignore point qu’elle ne fut pas la seule et que les partis révolutionnaires de cette grande et malheureuse Russie s’enorgueillissent d’abnégations analogues et de semblables dévouements. D’autres jeunes femmes et jeunes filles belles et heureuses comme Nathalie, ont dit un suprême adieu à leur famille, à la félicité paisible du foyer, pour suivre le terrible destin d’un proscrit, et s’en aller avec lui, le sourire aux lèvres et la haine du despote au cœur.

Cela est vrai. Mais, et c’est dans ce mais, que le génie de Balzac eût, à coup sûr, trouvé son chef-d’œuvre, tandis que la plupart, pour ne pas dire toutes ces héroïnes de mon pays, aimaient passionnément l’homme avec lequel elles s’exilaient. Nathalie d’Eberhardt adorait son mari, le général de Moërder, et de son amant elle n’appréciait que la noblesse de sa pensée, sa science, son talent et la grandeur de son idéal. Les autres partaient de l’amour pour aboutir à l’anarchie militante ; un peu d’égoïsme était donc au fond de leur sacrifice ; tandis que celui de Nathalie reste d’une absolue et surhumaine pureté.

Le général était beau, je le répète, et tous les sourires de la vie éclairaient cette beauté. Le proscrit ne l’était pas et toutes les menaces de l’exil pesaient sur lui.

Le général était doué d’une robuste santé : le proscrit fut un valétudinaire jusqu’à sa mort.

Nathalie n’hésita pas, et abandonnant le premier à sa fortune et à sa gloire, elle se fit la garde-malade du second et le soigna jusqu’à sa mort, qui survint peu après la naissance d’Isabelle en exil.

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Ce que fut Alexandre Trophimowsky, son oncle qui la recueillit après la mort de l’être cher, et devint le véritable père spirituel d’Isabelle Eberhardt, je vais vous le dire en quelques mots :

Un savant modeste, un homme doux, un noble cœur.

Enfant, il fut aimé de notre grand Tourgueneff qui fréquentait dans sa famille et que sa jeune intelligence émerveillait.

A quinze ans, un triste hasard le fit assister au châtiment d’un pauvre hère, coupable d’avoir médit du général-gouverneur et que l’on knouta jusqu’à la mort. Il s’évanouit et tel fut l’ébranlement de son système nerveux d’éphèbe, que, quelques jours après, il fut atteint par une fièvre typhoïde de laquelle il faillit mourir.