Et bonne, Monsieur, bonne à s’ôter le pain de la bouche et à se dépouiller de ses bijoux pour soulager les malheureux.
Ils étaient nombreux dans la province lointaine où, jeune fille, elle vivait près des siens, grands propriétaires terriens, et pourtant, grâce à elle, grâce à sa générosité inlassable qui tenait en perpétuelle haleine la bonté de son père et de sa mère, nul, aux alentours du vaste domaine, ne souffrit jamais de la faim.
Une année de très cruelle famine, comme il y en avait beaucoup en ce temps-là, où elle entrait à peine dans ses quinze ans, elle allait à cheval du soir au matin, courant la campagne, s’arrêtant devant les maisons des paysans les plus éprouvés, et distribuant du pain qu’elle achetait avec l’argent destiné à ses propres colifichets.
Et de la voir si jolie, si svelte, si lumineuse et si blanche sur sa cavale de l’Oural, beaucoup croyaient à quelque bonne fée sortie des bois pour les arracher au fléau. Même dans les isbahs les plus modestes, il y avait, clouées au mur, des icônes d’une attendrissante naïveté, représentant une jeune sainte, presqu’une enfant dont le front était auréolé d’un nimbe d’or. Et des créatures plus naïves encore, agenouillées devant elle, murmuraient d’une voix tremblante : « Sainte Nathalie, petite sainte de notre campagne, qui êtes si bonne pour nous, intercédez auprès de Dieu pour que finissent ces tristes jours… »
Et plus tard, Monsieur, à Genève, pendant les longues années de l’exil, non seulement sa villa fut toujours ouverte à tous les malheureux de sa patrie, mais les infortunés du village ne s’adressèrent jamais vainement à sa bonté. Telle était sa discrétion qu’il fallut son brusque départ de Suisse pour en connaître la mesure, aux larmes que versèrent les paysans de Meyrin, dont elle était devenue la bonne Dame, comme elle fut la Madone de ses moujiks.
Ah ! j’entends bien ce que me dit votre regard plein d’une curiosité attristée ! Oui, cet exil volontaire de sa part, on le lui a reproché comme la faute capitale de sa vie. Et cela prouve tout simplement, une fois de plus, la profonde injustice de nos conventions sociales ou plutôt la bêtise méchante de nos mensonges sociaux.
Oui, à cette femme dont l’âme généreuse connut toutes les fiertés, toutes les délicatesses, toutes les bontés, on a fait un crime de ce qui constitue justement son plus beau titre à l’admiration de ses amis. Rares sont celles, parmi les mieux douées du côté du cœur, qui eussent été capables d’accomplir ce qu’on reproche à Nathalie d’Eberhardt. Et vous aviez raison tout à l’heure, de voir en elle une des plus touchantes héroïnes de Balzac. Nul doute, en effet, que si le grand romancier avait connu ces pages les plus incriminées de sa vie si tourmentée, il n’eût ajouté un autre beau livre à ceux qu’il nous a laissés.
Tourner le dos à la plus opulente fortune, abandonner le mari beau, puissant, titré, glorieux même, qui la possédait, s’arracher à une vie de plaisirs et d’élégances, quitter un milieu aristocratique où elle était adulée comme une reine, pour suivre, dans la solitude et l’exil, un homme d’une fortune médiocre, sans jeunesse et sans beauté, et cela parce qu’elle partageait, au fond du cœur, son idéal de réparation et de rénovation sociales, sa haine implacable de la tyrannie.
Ce fut, en effet, le crime par lequel Nathalie d’Eberhardt scandalisa toute l’aristocratie russe d’alors.
Crime glorieux, en vérité, et après lequel, moi qui vous parle, à l’encontre de beaucoup d’autres, j’ai senti redoubler l’admiration que j’eus toujours pour la beauté de sa personne et la noblesse de son cœur.