Il y avait là, en feuillets épars, un journal de sa pauvre fille assez régulièrement tenu pendant les années 1894, 1895, 1896 et, au milieu d’eux, six lettres qu’Isabelle lui écrivit à ces époques.
Des souvenirs de son enfant relatés au jour le jour, en langue russe, le vieillard me lut ce qu’il crut devoir être utile à mon étude, et je vis, en effet, combien avait été profonde l’amitié qui unissait Marie K… à Isabelle Eberhardt, encore que celle-ci eût quatre ans de moins :
— Tenez, Monsieur, pour en revenir à la passion d’Isabelle, que dis-je ? au culte qu’elle vouait à Jean-Jacques, écoutez ceci couché sur cette page, par ma fille, en février 1896 :
« Hier, notre professeur de français nous a donné, pour sujet de composition, le suivant :
« Dire à qui, de Voltaire ou de Jean-Jacques Rousseau, vont les préférences de votre esprit, et raisonner succinctement ces préférences ».
« J’ai mis l’auteur de la Nouvelle Héloïse avant celui du Siècle de Louis XIV, mais quand il a fallu raisonner cette préférence, j’ai été fort embarrassée de le faire succinctement, ainsi que nous l’avait indiqué, en insistant beaucoup, notre professeur.
« Les arguments affluaient si nombreux que, malgré tous mes efforts, j’ai dépassé de beaucoup la moyenne de cent lignes qui nous avait été fixée.
« Bébelle (Isabelle), a triomphé superbement tant par la concision que par la force de sa composition.
« Monsieur H… (le professeur), en a été véritablement abasourdi ; et il n’a cessé, pendant toute la matinée, de relire et de répéter les vingt-cinq lignes de ma chère petite amie : je les sais moi-même par cœur, et il me plaît de les écrire ici :
« Avec la puissance de son inlassable génie, Voltaire a défendu les droits sacrés et méconnus de l’humanité, et jusqu’au dernier souffle de sa longue vie, il a lutté pour l’émancipation définitive de l’esprit humain : aussi, me semble-t-il juste que son œuvre dure tant que durera cette humanité sur notre globe.