« Mais c’est avec son cœur que l’humble fils de l’horloger genevois a plaidé pour les droits de la créature, droit au bonheur, droit à l’amour, et c’est par l’éloquence de son âme qu’il lui a ouvert les yeux sur les beautés de la Nature, souveraine consolatrice de tous nos maux. Et c’est pourquoi Jean-Jacques mérite d’être lu par les habitants des planètes survivantes, quand la nôtre ne sera plus qu’une pâle lune errant dans la nuit.
« Et c’est aussi pourquoi je donnerais le Dictionnaire philosophique pour huit pages des Confessions ».
Au sourire que j’ai surpris sur les lèvres minces et proprement rasées de Monsieur H…, j’ai bien vu qu’il soupçonna d’abord la collaboration du « Petit oncle Trof » dans cette composition de sa petite nièce. Mais, moi qui connais la franchise et la loyauté de Belle, la fière noblesse de son esprit, je ne l’ai pas cru un seul instant ; et Monsieur H… lui-même a dû chasser bien vite ce vilain soupçon quand il a vu : « Petit oncle » aussi sentimental et Rousseaulâtre que sa nièce, s’essuyer les yeux en lisant sa composition… »
Oui, vraiment, on ne savait qui de Trophimowsky ou d’Isabelle était le plus féru du « Philosophe », de son œuvre comme de sa troublante personnalité. Que de fois n’ai-je pas entendu mon ami soutenir, après d’autres, mais avec plus d’éloquence, que de lui était sortie la Révolution française tout entière, la vraie, la seule, celle de la Convention.
Tous ses membres, en dehors desquels il n’y eut pas de révolutionnaires au sens complet de ce mot, et en commençant par le sentimental Robespierre qui en fût l’âme, puis en continuant par Marat qui en fut la plus agissante et la plus juste expression, furent des adorateurs de Rousseau, et s’imprégnèrent de ses écrits. Certains d’entre eux même poussèrent l’imitation de sa vie jusqu’en ses pires défauts.
Pour Isabelle, les raisons qui l’incitaient à faire du « Citoyen de Genève » le Dieu de son intelligence adolescente et son cœur furent, bien entendu, toutes différentes, et, à vrai dire, ce ne furent pas des raisons, mais des instincts.
Instincts héréditaires de vagabondage, qui furent ceux du pauvre philosophe toujours errant, besoins impérieux d’aimer et de se sentir aimé qu’il cacha toute sa vie sous son masque de bourru bienfaisant, besoin non moins exigeant de sentir, au fond de son âme, épanouies et toujours fraîches, les fleurs les plus rares et les plus exquises du sentiment, voilà ce qui, à l’aurore de sa vie, fit s’agenouiller la noble et pauvre fille devant l’auteur de la Nouvelle Héloïse et des Confessions.
Voilà ce qui la faisait pleurer à chaque ligne de ce dernier livre, et voilà aussi pourquoi elle eût donné, pour huit quelconques de ses pages, une des œuvres qui honorent le plus l’esprit humain.
Et aujourd’hui, Monsieur, que nous est connue tout entière sa destinée si brève, si étrange, et si belle dans sa douleur, il nous apparaît bien clairement qu’elle était marquée par cette première, ardente et unique passion de son cerveau et de son cœur. Tout y était, depuis son véhément amour pour la vie libre des grands espaces désertiques, jusqu’à la pitié profonde, dont elle enveloppa les pauvres diables errant avec elle et portant, comme elle, le burnous égalitaire du Bédouin.
Je ne parle pas de son œuvre, de sa pensée littéraire et de son style, desquels vous m’avez dit, en excellents termes, qu’on ne sait à qui elle dut le plus, de Jean-Jacques ou de Loti et Fromentin.