» Du matin au soir, sauf dans la bibliothèque où travaille « petit oncle », c’est partout, de la cuisine au grenier, un va-et-vient de pauvres gens qui demandent à voir maman ; tous les malheureux du voisinage courent après elle, comme les infortunés de la vallée des Charmettes couraient derrière la bonne Madame de Warens.
» Et c’est plus frappant encore, quand je la vois brassant, comme elle, d’incessants et grandioses projets pour donner libre cours à sa débordante charité ; création d’orphelinats, de fermes modèles, de refuges, etc…, etc…, puis passant tout à coup à des moyens plus pratiques et plus modestes et confectionnant, ou faisant confectionner des layettes pour quelque pauvresse à la veille d’accoucher.
» Et je me sens alors, ma chère, fière, très fière de posséder une « maman » belle, douce et charitable infiniment comme la « maman » de mon Jean-Jacques, dont je suis vraiment la sœur.
» Mais ne suis-je rien que cela ?… Tu vas rire, ma très chère, de toutes ces abracadabrantes folies… Tant pis… Oui, je suis amoureuse de mon « Philosophe » et il n’y a, pour le moment, que deux créatures, dont, en tant que femme, j’envie le sort : Thérèse Levasseur et Madame d’Houdetot. Ah ! je t’assure bien que si j’avais été la première, j’aurais su me faire aimer, aimer d’amour, et je te jure qu’il n’y aurait pas eu pour la seconde la moindre petite place dans son cœur.
» Et, si j’avais été celle-ci, oh ! ce bon Monsieur d’Houdetot… enfin, je ne vais pas plus loin, tu me comprends… Non, rien, vois-tu, n’aurait égalé pour moi le bonheur de l’aimer et de vagabonder avec lui.
» Il est un autre rêve que je fais toujours en le lisant : j’aurais voulu naître et vivre pauvre, errant comme lui, et, à défaut de son génie, posséder son amour de l’humanité… »
Je m’arrête, Monsieur, car il n’y a rien dans la fin qui puisse vous intéresser. Et le vieux proscrit, ayant remis pieusement dans le tiroir, cette longue et curieuse lettre :
N’avais-je pas raison de vous dire que dans cette extraordinaire passion pour l’œuvre de Jean-Jacques, pour les bizarreries troublantes de sa vie si pittoresquement tourmentée, tenait toute la destinée de la pauvre Isabelle Eberhardt.
Vivre pauvre et libre, en vagabondant, le cœur pitoyable aux souffrances de tous les errants.