Mais voici une autre lettre où, sur le seuil de ses dix-neuf ans, la jeune fille eut, avec une lucidité poignante et un frémissement de tout son être, le sentiment de ce que devait être son court passage ici-bas.

Elle fut écrite à ma fille quinze jours après celle que je viens de vous lire, et alors que nous étions encore à Montreux.

« Tu ne saurais croire, ma bonne Marie, combien petit oncle et maman ont été heureux de savoir ton cher papa en bonne voie de guérison, et même, nous dis-tu, à peu près complètement rétabli. Sans doute, sa reconnaissance doit aller au climat très doux de ce coin béni du Léman, où j’ai passé moi-même des heures exquises, l’an dernier. Mais j’imagine qu’il doit plus encore au dévouement passionné, aux soins éclairés de la jeune et jolie doctoresse qui est en même temps son ange gardien… »

Ici, la voix du vieillard trembla, ses yeux se mouillèrent encore une fois, et il s’arrêta, ne distinguant plus l’écriture sur le vieux papier jauni. Tandis qu’il essuyait ses lunettes : « Monsieur, fit-il, je dois ouvrir une parenthèse pour vous dire qu’il ne manquait, alors, à mon enfant bien-aimée que ses derniers examens de clinique, pour avoir son diplôme de docteur en médecine. Elle finissait à peine ses vingt-trois ans. Poussée par son exemple et encouragée par son père et par sa mère, Isabelle venait également de commencer ses études médicales, mais, je dois l’avouer, sans beaucoup d’entrain… »

Ceci dit, il reprit la lettre et continua :

« … Figure-toi que petit oncle et moi avions fait le projet de venir vous surprendre, ce dont j’étais toute heureuse, quand maman s’est trouvée souffrante, oh ! un léger rhume contracté, pour être restée trop tard, et en pantoufles, dans le jardin.

» Elle est aujourd’hui tout à fait bien, mais j’ai dû, moi, mon professeur lui aussi malade étant guéri, reprendre mes leçons de peinture et de dessin. Et j’ai dû également suivre le cours d’anatomie et de physiologie que, vraiment, jusqu’ici, j’ai beaucoup trop négligés.

» Ce pauvre N…! (le professeur de peinture et de dessin), la maladie qu’il vient de faire a dû être bien grave, car je le trouve tout à fait changé et amaigri.

» J’ignorais complètement et toi aussi, sans doute, qu’il avait été, pendant quelques mois, le professeur de notre grande et douloureuse Marie Baschkirtseff.

» Depuis qu’à propos de je ne sais plus quoi, il m’a révélé ce détail, nous ne peignons ni ne dessinons, mais tant que dure la leçon, je le harcèle, et ne cesse de le faire bavarder sur celle dont le Journal nous a tant fait pleurer toutes deux.