» Elles nous suivent aussi, et nous éclairent, quand nos ombres, reprises par la nostalgie de la vie, s’en vont errer près des lieux qui virent leurs joies et leurs peines.
» Seules, les ombres des méchants dorment, rêvent et marchent dans la profondeur des ténèbres…
» Ah ! chérie, je voudrais, avant de mourir, avoir le temps de faire assez de bien pour que, grâce aux lampyres et aux vers luisants qui s’entrelaceront et joueront dans les asphodèles de ma tombe, il me soit permis de rêver, éclairée par eux, comme je rêve aujourd’hui à la douce lueur des étoiles. Et si Dieu me fait la grâce d’éclairer ainsi mon dernier sommeil, ce ne sera peut-être pas parce que j’aurais fait une œuvre pendant ma vie, mais parce que j’aurais aimé d’un amour profond les parias, les déshérités, tous ceux à qui la vie fut âpre et dure… »
Suivent, Monsieur, des détails sans grand intérêt. Inutile, je crois, de commenter ces pages quand on sait comment a vécu et comment est morte la pauvre enfant.
Grâce à vous, du moins je l’espère, se réalisera le souhait naïf et ardent de ses vingt ans. Grâce à vous, longtemps encore, des lèvres humaines diront le nom de la morte qui dort dans un petit cimetière africain. Votre pitié fraternelle lui rendra la gloire qu’on a essayé de lui ravir. Et elle aura cette « survie spirituelle » à laquelle seule tenait son âme de slave que le trépas du corps et le néant de la matière n’épouvantèrent jamais, parce qu’elle sut si bien les poétiser.
*
* *
Sur ces mots, le vieillard se disposait à fermer le précieux tiroir, croyant m’avoir lu tout ce que je pouvais utiliser ; mais il se reprit, en sortit d’autres papiers :
— J’allais oublier deux autres lettres non moins importantes et qui contiennent certains détails dont vous tirerez peut-être parti.
Voici d’abord un billet que ma fille reçut au commencement de notre séjour à Montreux :