« Je te fais expédier par ce courrier la Pathologie Générale de Beaunis et Bouchard et la Physiologie de Küss, que tu avais prêtées à Lieven et que tu m’avais chargée de lui réclamer. Si tu ne les a pas eues plus tôt, il n’y a pas de ma faute comme tu vas voir. Je croyais pouvoir rencontrer ce pauvre ami au cours d’anatomie, qu’il suivait jusque-là plus régulièrement que moi, et j’y suis allée pendant une semaine entière tout exprès pour le rencontrer.
» Mais, à mon grand étonnement, il n’y a pas paru. Enfin, hier soir, comme je sortais de la Poste avec maman, nous nous sommes trouvés nez à nez. Je lui ai fait part de la commission que tu m’avais donnée. Le pauvre garçon est devenu très rouge, puis très pâle, et rougissant encore une fois, il nous a dit avoir reçu de toi, la veille, une lettre à ce sujet. Enfin, il nous a avoué être sans ressources depuis trois mois, la famille anglaise dans laquelle il donnait des leçons de russe ayant quitté Genève depuis ce temps-là.
» Et depuis ce temps-là aussi, a-t-il ajouté, je n’ai pu payer à ma propriétaire le loyer de ma chambre, et le blanchissage que je lui dois. Elle m’a chassé, voici huit jours, gardant en gage mes hardes et mes bouquins, parmi lesquels se trouvaient ceux qui m’ont été prêtés.
» Ce pauvre Lieven ! En disant cela, il était si blême, il souffrait tant de cet aveu, lui qui est très fier, et n’a jamais voulu recevoir de subsides en dehors de ce qu’il gagnait, que Maman et moi en avons été bouleversées.
» Connaissant cette fierté, ni l’une, ni l’autre, n’avons eu le courage de lui répondre un mot, mais maman a eu l’heureuse idée de l’inviter à venir passer vingt-quatre heures à Meyrin. Puis nous sommes allées du même pas chez la propriétaire ; maman a payé la petite dette, moyennant quoi nous avons pu pénétrer dans la chambrette, presque aussi petite que la niche de notre Médor ; mais très propre, très blanche, et pour laquelle il paie seize francs par mois. Nous avons pris les deux livres, et, toutes émues, tremblantes, comme si nous venions de commettre une mauvaise action, en violant le logis du pauvre exilé, nous sommes revenues à la Poste pour te les expédier ».
Il me semble, Monsieur, fit le vieillard en déposant ces feuilles, que vous êtes ému de ce trait. Il vous montre mieux encore et dans toute sa délicatesse, la bonté de Nathalie d’Eberhardt et de son enfant.
Je ne regrette donc pas de vous l’avoir lu.
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Et maintenant, voici la dernière lettre que ma fille reçut de sa pauvre amie, quelques jours seulement avant notre départ de Montreux, et dans laquelle Isabelle revient sur sa passion pour l’humble fils de l’horloger genevois :