« L’essentiel de ta lettre, ma bonne Marie, c’est que vous allez nous arriver ; inutile de te dire que je compte les jours. Sais-tu le beau projet que je forme pour la fin du prochain printemps. Ecoute-moi bien et prépare-toi dès maintenant.

» Nous referons, si tu le veux, le pèlerinage aux Charmettes que nous fîmes voici deux ans. Mais cette fois, nous arriverons jusqu’à Aix-les-Bains, où tu me dis que ton papa doit sous peu séjourner longuement, par ordre de la Faculté. Il sera donc facile de trouver une combinaison qui le servira et nous servira également.

» Nous irons aussi à cette île Saint-Pierre et à ce Val-de-Travers, où notre idole a vécu des heures si tragiques et dont je ne puis lire les descriptions sans me sentir toute attendrie. Nous y retrouverons, j’en suis sûre, des émotions aussi profondes que lorsque, voici deux ans, nous visitions pédestrement tous les jolis coins du Léman, ce merveilleux cadre si proche de nous, et dans lequel il a placé les amours de Julie et de Saint-Preux.

» Je brûle de voir cette petite maison de Moûtiers, où il vécut des heures terribles, où de vilaines gens essayèrent de le lapider, mais où, en revanche, il eut le bonheur d’être protégé par Mylord Maréchal, la plus belle figure des Confessions et aussi le plus noble, le plus touchant de ses vrais amis.

» Vite, vite donc, revenez-nous, je languis, je languis de réaliser ce beau projet à un degré que tu ne peux imaginer. »


— Hélas ! Monsieur, il ne le devait être jamais. Prise par le mal terrible qui emporta Marie Baschkirtseff, et auquel aussi, dix ans avant, avait succombé sa mère, ma fille fut littéralement foudroyée en quelques jours, et mourut la veille même d’obtenir son diplôme de docteur.

Malgré toutes les sollicitations de mes amis, ma Marie, une fois couchée dans la tombe, je m’enfuis de Genève comme un fou, ne pouvant supporter la vue des gens et des choses, que ses beaux yeux très chers et très doux avaient contemplés. Pour étourdir mon effroyable douleur, pendant quatre ans, j’errais comme un corps sans âme, à travers la Suisse, l’Autriche et l’Italie, sans rien voir, sans rien ouïr, sans savoir même où j’étais, pareil à un automate vagabond.

Après être resté quatre ans sans nouvelles du monde entier, quand je revins à Genève, en décembre 1900, j’appris, avec quel surcroît de douleur, vous le devinez, que mon vieil ami, Alexandre Trophimowsky, était mort et Nathalie d’Eberhardt aussi, et que, lui, reposait dans le petit cimetière de Meyrin, tandis qu’elle dormait son dernier sommeil sous une tombe arabe du littoral africain. J’appris, enfin, que la villa était passée en d’autres mains, qu’Augustin de Moërder s’était engagé à la Légion étrangère, où il servait peut-être encore et qu’Isabelle, sous le burnous du Bédouin, errait dans les solitudes du Sahara.

Quel drame, ou plutôt quelle série de drames intimes avaient aussi séparé ces quatre créatures que j’avais connues si heureuses et si unies, c’est ce que je n’ai jamais pu bien savoir.