Pourtant, voici deux ans, à Aix-les-Bains, dans l’hôtel où je descends chaque saison, je rencontrai la vieille Mme T…, qui fut à Genève, parmi les amis de Nathalie et qui, si je ne m’abuse, est quelque peu apparentée avec notre célèbre Lydie Pachkoff. J’appris d’elle qu’au cours de ses vagabondages africains, Isabelle lui avait écrit plusieurs fois ainsi qu’à notre célèbre voyageuse.
Et maintenant, Monsieur, je vous ai dit ce que je savais. Puissé-je avoir facilité votre tâche si fraternelle et si généreuse.
Inutile de me remercier ; c’est moi qui suis votre obligé, pour m’avoir permis de lire en manuscrit, ce poignant Mektoub, ces belles pages inédites de notre morte glorieuse que vous avez eu le bonheur de retrouver.
Il ne me reste plus qu’à attendre, dans la plus vive impatience, celles que vous avez entrepris de consacrer à son œuvre et à sa vie.
Toutefois, si les renseignements et la correspondance que détient peut-être encore Mme T…, peuvent vous être, comme je le crois, d’une certaine utilité, et si tel est votre désir, je serais très heureux de vous donner son adresse avec une lettre d’introduction.
En disant cela, le proscrit, dont les paupières étaient encore emperlées de larmes, remit pieusement dans leur tiroir, avec d’autres reliques de sa fille, boucles de cheveux, fleurs fanées, les pauvres petits papiers jaunis, auxquels le contact de ses doigts tremblants avaient donné la teinte des vieux parchemins, encore qu’ils n’eussent pas plus de douze ans.
C’est, je m’empresse de le dire, grâce à cette puissante recommandation du comte K…, que me furent ouverts, sans hésitation, les inappréciables trésors dont la bonne Mme T… disposait.
D’abord, des lettres aussi gentiment écrites et d’autant plus précieuses qu’elles nous permettent de suivre Isabelle après son départ de Meyrin (1897) et nous font connaître ce que furent sa vie, l’état de son esprit et de son âme pendant le séjour à Bône jusqu’au jour où moururent sa mère et peu après son grand oncle (1898-99), et où désormais, seule au monde, devenue bédouine, jusqu’au tréfond de ses moelles, elle commença sa vie errante, enamourée du Désert et de son soleil.
Et d’abord ce long extrait :
« Oh ! oui, chère Madame, vous avez raison de le dire, j’étais bien triste, affreusement triste quand nous avons quitté Meyrin. Que voulez-vous ? On n’abandonne pas, d’un cœur léger, les lieux où la bonté de Dieu vous permit de savourer presque quinze ans de bonheur. Quinze ans de bonheur ! C’est bien, oui, c’est bien ce que j’ai laissé sur le cher coteau aux horizons si paisibles, dans notre si aimable demeure, parmi les fleurs animées de notre jardin.