» Aussi, je m’en veux beaucoup, quand je me recueille, d’avoir été presque consolée, et si vite, par la mer. Oh ! la mer, quelle ensorceleuse ! Et, comme elle sait, dans sa grande caresse toute bleue, bercer et endormir nos petits chagrins ! Elle est la consolatrice, par excellence, la consolatrice divine, et je ne connais pas de paroles plus apaisantes que le murmure de son flot. Il est vrai, Madame, qu’elle se fit, pour nous, plus clémente et plus fraternelle que le lac Léman, aux plus beaux jours de l’été.

» Nous voici, maintenant, installées dans une jolie maison arabe, dont je me suis mise à raffoler encore plus que maman. Il y a, dans toutes les pièces, et presque à la hauteur de ma taille, des revêtements de faïences multicolores, aux teintes très vieilles et d’une délicatesse infinie.

» Quand il fera chaud, et il paraît que le soleil estival de Bône égale celui du Sahara, il me semble que de les regarder, elles doivent, tout en rajeunissant les yeux, vous rafraîchir un peu le sang.

» D’autant plus que nous jouissons aussi d’une cour, sur laquelle s’ouvrent les pièces principales et, où comme dans les patio d’Espagne, un jet d’eau sanglote du matin au soir.

» Je ne sais qui de maman ou de moi est la plus entichée de ce beau pays où tout nous enchante et nous éblouit ; toutes deux, nous nous arabisons un peu plus chaque jour ; nos domestiques sont arabes ; la cuisine que nous mangeons est arabe : « Cheurba », « Couscouss », « Méchoui », et autres mets aux noms très doux, mais bien rudement pimentés. Enfin, dans notre intérieur si complètement arabe, nous détonnerions si nous ne revêtions, l’une et l’autre, les étoffes aux couleurs si chatoyantes et, en même temps, si commodes des Mauresques d’Anneba[1]. Mieux encore, chère Madame, ne voilà-t-il pas que ma folle de maman vient de se découvrir des origines musulmanes, et elle m’en parle, chaque jour, avec un sérieux et des arguments qui m’ont presque convaincue.

[1] Anneba est la dénomination arabe de Bône.

» Au milieu de toutes ces folies qui nous font oublier bien des tristesses, n’allez pas croire, comme vous le lui reprochez, qu’elle vous oublie parce qu’elle ne vous a pas encore écrit.

» Non, certes, elle me parle au contraire, bien souvent de vous, et c’est sous ses yeux toujours et malgré tout souriants, que je vous écris. Du reste, je suis devenue tout à fait son secrétaire car, en Orientale parfaite qu’elle est maintenant, elle se refuse à toute écriture, qui pourrait noircir ses jolis doigts teints au henné… Ne riez pas, chère Madame, mes ongles aussi sont d’un joli rouge, et j’ai beaucoup de peine à ne pas pouffer de rire en les regardant avant de vous embrasser ».

A lire ce gracieux et pétillant verbiage, comme on sent déjà l’emprise lente et profonde de l’ardente terre d’Afrique sur ces deux créatures étranges, bien que l’une descendît la pente d’une existence orageuse et que l’autre fût à l’aurore de sa vie. Et aussi, comme on frissonne à la pensée que six ans encore, et toutes deux dormiront leur dernier sommeil sous les fleurs d’une tombe arabe, la mère, dans le petit cimetière de Bône, la fille, dans les sables du Sud-Oranais. Mais silence ! voici qui vous mettra, tout comme à moi, encore plus de larmes dans les yeux.