« … Et maintenant, chère Madame, il ne me reste plus qu’à plaider, encore une fois, les circonstances atténuantes pour ma paresse et pour le long silence de maman.
» Je pourrais tout simplement vous dire que nous nous sommes mises, depuis bientôt un an, hors de la civilisation occidentale, pour laquelle nous n’éprouvons, l’une et l’autre, qu’un joyeux mépris, que nous sommes aujourd’hui des femmes arabes, et que celles-ci sont trop paresseuses pour écrire ou même pour faire quoi que ce soit.
» Mais j’aime mieux, au contraire, vous affirmer que nous sommes, sous nos oripeaux mauresques, d’intérieur bien entendu, fort occupées toutes deux : d’abord à apprendre la langue arabe, dans laquelle, soit dit en passant et sans fausse modestie, nous avons fait et faisons chaque jour de sérieux progrès ; puis à nous initier, avec ferveur, par l’intermédiaire des plus saints et des plus savants marabouts, dans cette religion de l’Islam, si belle et si noble en sa grandiose simplicité.
» Vous dirai-je, chère Madame, et cela sans rire, mais avec beaucoup d’émotion, qu’en ce qui me concerne, je me sens, chaque jour, poussée, par une force mystérieuse, vers cette religion séculaire, vers ses mosquées liliales épanouies comme de grandes fleurs mystiques sous l’azur du ciel africain. Quand il m’arrive d’aller vers les villages voisins de Bône, où sont des zaouyas solitaires, je ne puis entendre la voix du « mueddin » clamant la prière du crépuscule, sans frissonner, comme je frissonnais, naguère encore, en écoutant chanter les cloches au fond des frais vallons genevois.
» Mais devant les minarets neigeux aux colonnettes graciles, surmontés du croissant d’or, mon émoi est plus profond et plus durable que celui dont je tressaillais en passant devant les sombres clochers montagnards.
» Certes, des cloches chantant au couchant et à l’aurore, il s’exhale une poésie profonde qui atteint l’âme des plus frustes et des plus épais, et longtemps encore l’« Angelus » de Millet, induira les plus sceptiques en une douce rêverie ; mais, jamais, non, jamais, la clameur du bronze, les tintements de l’airain, ne diront la gloire de Dieu comme la voix âpre et sonore qui sort de la poitrine d’un croyant. Le « mueddin » en robe blanche est vraiment la cloche du blanc minaret, plus émouvante, et aussi, à mon sens, beaucoup plus pieuse, plus respectueuse, et plus digne d’une grande religion. Toutefois, chère Madame, c’est aux abords des cimetières indigènes de la ville et de la campagne que je me sens le plus émue.
» Oh ! ces cimetières sans clôtures, où l’on entre de plain-pied, comme si l’Islam avait voulu établir des communications faciles et une permanente communion entre les vivants et les trépassés.
» Ils ont, en outre, une simplicité fleurie, qui enlève toute tristesse, quand on s’y promène parmi les stèles modestes orientées vers la Mecque, et qui, au nombre de deux seulement pour les sépultures ordinaires, marquent où est la tête du défunt, où sont ses pieds. Elles servent, en même temps, de clôtures minuscules à des jardinets lilliputiens où s’épanouissent, soigneusement entretenues, les plus odorantes fleurs du pays. C’est une étincelante profusion de roses, de géraniums, d’azalées, d’anthémis, et de cinéraires aux nuances tantôt ardentes, tantôt délicates, toujours infiniment variées. Parfois, un rosier grimpant, une liane de jasmin ou même les ceps d’une vigne vont d’une tombe à l’autre, grimpant vers les arbres qui abritent de la canicule cette merveilleuse floraison.
» Et ces arbres sont des figuiers centenaires aux troncs noueux, et dont certains ont des ondulations de boas, des grenadiers où rutile, dès janvier, la fleur aimée des Espagnoles de Bône et aussi des Juives qui en piquent leurs cheveux de jais ; des palmiers sveltes balançant leurs grandes palmes au vent du soir ; parfois il n’en est qu’un de ceux-ci dont l’ombre grêle se profile sur la blanche koubba du saint musulman, qui sanctifie par son sommeil celui des autres trépassés.
» Il y a des jujubiers, des oliviers, voire des poiriers, des pruniers, des néfliers du Japon.