» Le vendredi, qui est le dimanche des Musulmans, dès le matin, les femmes drapées et voilées de blanc, vont et viennent, humant les fleurs, cueillant des fruits et mangeant des confitures sur les tombeaux. Oui, j’aime l’Islam, d’un amour que je ne m’explique pas, mais qui bientôt, je le sens, me possédera jusqu’au fond du cœur. Et peut-être ma bonne maman n’est pas aussi folle que je le croyais, quand elle prétend que dans ses veines et, par conséquent, dans les miennes, coule un peu de sang musulman. Comment ne pas aimer une religion qui sait ainsi faire sourire la Mort ?
» Et il doit être moins triste qu’ailleurs de mourir jeune en pays d’Islam. Heureux morts ! Un peu de ce soleil d’Afrique que tamisent les vieux figuiers doit arriver jusqu’à eux ; et leur sommeil est sans doute plein de douceur et de beaux rêves embaumés par la florule de leur tombeau. Peut-être bientôt…
» Je m’arrête, chère madame, car voici maman, je ne lui lirai pas cette fin de lettre avant de la cacheter, car comme je vous le disais au début, elle est depuis quelque temps souffrante, se plaint du cœur, et me paraît plus affectée que de raison. Le médecin n’éprouve aucune inquiétude, et hier encore, il nous a répété qu’il n’y avait là que des phénomènes nerveux et qu’avec un peu de valériane et d’hydrothérapie tiède, il n’y paraîtrait plus dans quelques jours ».
Peut-être bientôt… Quelle éloquence poignante dans ces deux mots, et, avec quelle tristesse on devine ceux remplacés par des points de suspension ! Pauvre Isabelle ! Le petit cimetière arabe d’Aïn-Sefra qui devait te recevoir trois ans après, n’est certes pas aussi fleuri que les cimetières indigènes du Tell bônois, ainsi décrits et glorifiés par toi comme jamais ne sut le faire aucun de ceux que séduisirent les beautés de notre Algérie.
Il n’y a ni grenadiers aux fleurs sanglantes, ni alisiers, ni pampres vermeils ; il n’y pousse que des fleurettes désertiques, les fleurettes amies du sable, et aussi la pâle asphodèle et le physalis rustique cher au Bédouin ; mais une dune d’or le protège, et, de temps à autre, des mains pieuses ornent ta tombe simple et nue de quelques roses cueillies dans le Tell. Bientôt, du moins je l’espère, et fasse Allah qu’il en soit ainsi, grâce à ce petit livre issu de toi et qui t’appartient tout entier, tu dormiras sous la koubba maraboutique, liliale et ensoleillée, à laquelle te donnent droit ton amour profond du vieil Islam et le jeune rayon de gloire dont ta plume l’a magnifié.
Et ce jour-là, sous leurs tentes grises, tous les « meskines »[2] du « bled » tressailleront d’allégresse, ces « meskines », aux loques superbes et à l’âme résignée, dont tu fus la compatissante amie et la poétesse inspirée.
[2] Meskine en arabe, pauvre, malheureux, s’applique aux bédouins du désert qui ne possèdent rien que leur tente pour dormir.
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Et maintenant, savourez ceci, extrait d’une autre lettre où il est surtout question de la maladie de sa mère, laquelle va désormais en empirant :
« … Au milieu de toutes ces tristesses, et du profond ennui dans lesquels je me débats, il ne me reste d’autre consolation que la lecture et le travail : Je me perfectionne toujours dans la langue arabe, et ne m’arrêterai que lorsque je la parlerai couramment, et pourrai lire, dans le texte, les Mille et une Nuits et la belle épopée d’Antar. Je lis Loti et Fromentin. Fromentin ! Loti ! que ne donnerais-je pas pour être un jour capable d’écrire quelques pages se rapprochant un peu de celles qu’ils ont, tous deux, consacrées à la Kasbah d’El-Djezaïr.