» En attendant, je me repose de l’un en relisant l’autre. Avec eux, je me grise de lumières et de couleurs. Puis, pour achever de m’étourdir, je bois du soleil, sans raison, démesurément, jusqu’au délire, inclusivement, comme Fromentin sur les dunes de Laghouat. Le soir venu, sur notre terrasse qu’elle argente, j’adore la lune amicale, et par ses rayons d’un bleu de rêve, je me laisse pénétrer et caresser toute, comme Salammbô.

» Le ciel est alors d’une beauté qui défie toutes les plumes, sans en excepter celle de Flaubert. Sa luminosité a de ces éclats adoucis qui désespéraient Fromentin et lui faisaient, tour à tour, prendre et rejeter, avec désespoir, plume et pinceaux.

» N’empêche que, lorsque la fraîcheur de la nuit m’oblige à regagner ma chambre, je le lis encore et je lis encore Loti quelquefois jusqu’à l’aurore, dont la contemplation termine toujours ma folle orgie. »


Certes, je me garderai bien de le taire, Isabelle Eberhardt doit beaucoup aux deux écrivains dont elle esquisse un éloge aussi bref que prestigieux, mais je n’hésite pas non plus à prétendre qu’elle a fait plus que les égaler.

Oui, elle ne se doutait pas, la pauvre fille, aujourd’hui si glorieuse, qu’elle les dépasserait l’un et l’autre, par la magnifique précision de son style, dans ses Notes de route et dans Mektoub… et que leurs randonnées désertiques pâliraient devant le « romanesque » exotique de sa courte vie.

De cette précédente lettre, il résulte qu’Isabelle Eberhardt avait un sens critique d’une délicatesse pénétrante et, à laquelle devraient aspirer certains Aristarques d’aujourd’hui ; mais voici qui le prouve mieux encore :


« Je viens de lire Au Soleil, de Maupassant, et me voici toute déçue. Depuis déjà presque un an que je vis sous le ciel d’Afrique, je crois avoir un peu de sa splendeur dans les yeux, et il m’est impossible de comprendre que, sur un aussi resplendissant sujet, avec un aussi beau titre, un aussi grand écrivain ait écrit un aussi terne bouquin.

» Vous penserez sans doute, et je le pense également, que c’est monstrueusement prétentieux à moi, pauvre « meskine », d’oser émettre un pareil jugement sur l’auteur de Bel Ami et de Pierre et Jean ; j’ai même tellement conscience de mon audace que je me sens rougir en l’écrivant sur ce papier. Heureusement que vous seule, bien chère amie, êtes appelée à le lire, et que vous le déchirerez tout de suite après, jurez-le moi.