» Et, cependant, puisque c’est vous qui m’avez demandé mon impression, et m’avez même fait l’amabilité de m’envoyer le volume, ce serait mal de ne pas vous dire ce qu’elle a été réellement.

» Non ! non ! et encore une fois non, le glorieux disciple de Flaubert n’a pas vu notre ardente et lumineuse Algérie, ou plutôt, en la visitant, il devait encore avoir les yeux noyés dans la brume ou caressés par les paisibles verdures de sa Normandie.

» J’ai eu beau, en fermant ce livre, me battre les flancs, me répéter à satiété que l’auteur fut, après la mort de son maître, le plus grand écrivain de notre temps, je ne trouve rien pour justifier l’ombre même d’une admiration ; je vais plus loin, malgré que sa signature s’étale sur la couverture bleue du volume, il m’est impossible de croire que notre grand Maupassant l’ait écrit. Après Loti et Fromentin, il aurait fait mieux ou n’aurait rien fait. Pardon, encore une fois, chère amie, des énormités que je vous dis là, et empressez-vous de les déchirer.

» Je n’en garde pas moins, pour lui, mon culte, ma ferveur sans bornes, mais je ne ferai habiller Au Soleil que d’une reliure modeste, et ne le mettrai point, avec ses frères plus luxueux, dans ma petite bibliothèque de chevet. De plus, je reste convaincue qu’à leur tour, quand, dans quelques siècles, les scholiastes intelligents commenteront son œuvre devenue classique, ils traiteront d’apocryphes ces pages monotones et sans éclat.

» Adieu, ma bien chère dame, pour effacer Au Soleil de mon cerveau tout imprégné de Fromentin, et par conséquent difficile en fait de beauté algérienne, je vais relire Notre Cœur, après vous avoir bien embrassée, pour ma bonne maman et pour moi.

» P.-S. — Je viens de relire cette sotte épître et je m’aperçois que j’ai oublié de vous dire ce par quoi j’avais eu l’intention de la commencer, puisqu’il ne devait y être question que de Maupassant. Savez-vous que maman possède, de lui, un autographe de dix lignes qu’elle reçut à Genève, en réponse à une lettre admirative qu’elle lui écrivit après avoir lu Notre Cœur, lors de sa publication.

» Pour être sûre de son autographe, elle la lui fit parvenir par une amie du ministre de France à Berne, laquelle était apparentée aux Maupassant.

» Il paraît, d’après ce que me dit maman, que dans notre colonie, à Genève, on collectionnait, en ce temps-là, avec fièvre, les autographes des Français illustres ; et Maupassant passait pour être un des plus avares de son écriture, et, sans doute, de son temps.

» La plupart des solliciteurs genevois n’obtenaient de lui, paraît-il, qu’un silence dédaigneux. Aussi les dix lignes que reçut maman firent-elles beaucoup de jaloux. Les voici :

« Ce que vous me dites de mon livre, me prouve, Madame, que vous l’avez lu comme il doit l’être, avec les yeux de votre âme. Je suis d’autant plus touché de vos éloges qu’ils sont, en grande part, immérités et qu’ils me viennent d’une exilée à laquelle vont mes hommages respectueux.