Pourquoi des scrupules ? Pourquoi des légendes, quand, comme on en jugera tout à l’heure, la réalité est plus belle encore ? Et puis la morte d’Aïn-Sefra, n’est-elle pas maintenant entrée dans l’histoire littéraire de notre pays ?
Donc, ainsi que cela résulte des registres de l’état-civil par nous consultés, Isabelle d’Eberhardt, est née à Genève, en 1877, de dame Nathalie-Dorothée-Charlotte d’Eberhardt, âgée de trente-six ans et de père inconnu.
Oui, de père inconnu, comme Alexandre Dumas, et à Genève, comme Jean-Jacques Rousseau.
Grande, très grande dame, cette Nathalie d’Eberhardt, issue de la plus vieille noblesse russe et dont la vie orageuse, la psychologie tourmentée eussent séduit Balzac, le Balzac de la Femme de Trente ans, du Curé de Village, de Béatrix et du Lys dans la Vallée. Car il y eut, en cette femme remarquable, à la fois de Camille Maupin, de Mme de Mortsauf et de Julie d’Aiglemont. C’est au milieu d’elles qu’eût été sa place dans la galerie des héroïnes balzaciennes si fortement cataloguées par Paul Flat. Pour sa beauté sans rivale, des diplomates se battirent à Moscou et à Saint-Pétersbourg, des officiers de marine s’exilèrent dans les mers des Indes, et l’un d’entre eux s’y noya de désespoir, sachant bien qu’elle ne serait jamais infidèle à celui qu’elle aimait alors.
J’ai sous les yeux, en écrivant, une photographie d’elle et un pastel qui ne manque pas de mérite, signé d’un peintre russe inconnu.
Dans la première, elle est âgée de vingt-trois ans ; et elle avait atteint la trentaine, quand l’artiste, sous le costume des femmes de l’Appenzell, fixa ses traits.
Ces deux images se complètent et témoignent de leur respective fidélité. Et elles sont l’expression extraordinairement vivante de cette beauté régulière, limpide, faite de douceur et de fierté, pétrie de brume et de soleil, assez fréquente chez les femmes de la Russie méridionale, où l’Orient risque déjà son sourire d’or.
Dans les deux portraits, elle est coiffée comme Scopas faisait coiffer les modèles de ses déesses.